Hannah Dominique : « Si le déchet a une valeur, l’île se dépolluera d’elle-même »
Boukan : Qu’est-ce qu’Habit’Âme ?
Hannah Dominique : Une société coopérative d’intérêt collectif, dans l’économie sociale et solidaire et l’économie circulaire, basée à Mayotte. Nous recyclons les déchets plastiques pour en faire des matériaux de construction et du mobilier urbain, et nous insérons des personnes éloignées de l’emploi. Notre objectif : dépolluer l’île, insérer, et produire un matériau local, parce que la construction en manque.
Comment est né le projet ?
Je suis arrivée à Mayotte il y a dix ans, au cœur des bidonvilles, auprès des enfants. Tout de suite, j’ai eu envie de faire quelque chose. Il y a eu beaucoup de recherches, et des projets très inspirants dans le monde : Conceptos Plásticos en Colombie, Plastic Odyssey, toute la communauté du plastique. Nous nous sommes dit que nous pouvions agir, à notre petite échelle, sur notre micro-île.
Trois problèmes se croisaient. D’abord la prolifération des déchets : rien n’existe pour les recycler, ils sont enfouis, jetés dans la nature ou exportés. Ensuite le chômage : on parle d’un taux d’emploi de 30 %, avec beaucoup de personnes très éloignées de l’emploi, peu scolarisées, et la pauvreté qui va avec. Enfin la construction : Mayotte construit énormément, des écoles, des lycées, bientôt un hôpital, mais la plupart des matériaux sont importés. Nous n’avons jamais prétendu éradiquer tous les plastiques ou insérer tout le monde. Mais nous avons voulu une approche solidaire, en considérant le déchet comme une valeur.
Quelles quantités de déchets traitez-vous ?
Aujourd’hui, 80 tonnes par an, parce que notre micro-usine manque de place. Nous avons un nouveau terrain : nous allons multiplier notre surface presque par dix et passer à 250 tonnes, puis 500, toujours en micro-usine conteneurisée. Mais la quantité est aussi limitée par les débouchés : recycler sans vendre, ça ne sert à rien.
Et même à 1 000 tonnes, nous ne traiterions pas un dixième du gisement. Ce n’est pas le plastique qui manque : rien que sur les chantiers, les gaines électriques et les tuyaux, tout ça se recycle.
Comment fabrique-t-on un matériau à partir d’un déchet ?
C’est de la low-tech. On prend le plastique, on le lave, on le fait sécher, on le broie, puis on le fait fondre pour en faire des plaques et des tasseaux. Ce n’est pas plus compliqué que ça, entre guillemets. Tout l’enjeu, c’est de normer le procédé et de construire un modèle économique assez solide pour porter le programme social qu’il y a derrière.
Nous trions d’abord par type de plastique, puis par couleur. Nous prenons ce qui va dans la poubelle jaune : le polyéthylène, le polypropylène, un peu de PS et d’ABS. Tout sauf le PVC, toxique pour les humains comme pour les machines à cause du chlore, et les plastiques bromés, comme certains pare-chocs ou certaines pièces de machines à laver : on n’a plus le droit de les commercialiser. Nous avons de la chance : à Mayotte, la situation est catastrophique, mais nous ne sommes pas encore dans l’urgence absolue. Nous avons ce luxe de pouvoir trier.
Vous refusez pourtant les bouteilles d’eau…
Oui, pour deux raisons. C’est l’un des seuls déchets qui a une vraie filière à Mayotte : jetée dans la poubelle jaune, la bouteille est exportée et redevient une bouteille, du textile ou de l’isolant. Et la loi impose aujourd’hui une part de plastique recyclé dans les nouvelles bouteilles. Les détourner pour en faire nos matériaux, alors que d’autres déchets ne sont pas traités du tout, n’aurait pas de sens.
Pourquoi le choix de la low-tech ?
Parce qu’à Mayotte, nous sommes à 8 000 kilomètres de tout, et des compétences aussi. S’il faut faire venir un technicien spécialisé pour réparer une machine, c’est trois semaines d’arrêt. Nous voulons nous débrouiller seuls, le plus possible, avec les moyens du bord. Et c’est accessible : avec environ 200 000 euros, on peut monter une usine. Pour nous, c’est énorme. Pour une usine de plasturgie dans l’Hexagone, c’est un mois de fonctionnement.
À qui vendez-vous ?
Nous aurions pu vivre de subventions et donner du mobilier urbain aux quartiers. Mais si l’on dépend à 100 % de fonds, privés ou publics, on ne tient pas sur le long terme, et l’air du temps nous donne malheureusement raison. Nous devons trouver des débouchés. Aujourd’hui, nous vendons du mobilier urbain aux collectivités et aux promoteurs immobiliers, et de la signalétique : panneaux de salles, de toilettes, numéros de classe, plaques extérieures. C’est universel, et cela permet aux acheteurs publics de répondre aux clauses sociales et environnementales de leurs marchés.
La prochaine étape, c’est le second œuvre. Nous ne ferons jamais de matériau porteur, mais nous voulons un matériau assez résistant au feu pour les salles de classe. Dans beaucoup d’écoles, les plateaux en bois des tables et des chaises sont usés, mais les structures métalliques tiennent : on peut garder la structure et changer le plateau.
Le plastique recyclé, c’est écologique ?
On ne va pas se mentir : ce n’est pas vert. Le plastique ne se recycle pas à l’infini, il perd des propriétés à chaque fois, et le recyclage consomme de l’énergie. Nous ne prétendons pas être vertueux : nous essayons d’être le moins pire possible, face à un problème qui, à la base, ne l’est pas. Mais si l’on rénove une salle de classe avec un plastique recyclé, qu’on pourra recycler à nouveau, on évite d’importer sur l’île de la matière neuve, c’est-à-dire de futurs déchets dont on ne pourra pas se débarrasser.
Pour les plastiques que nous ne savons pas traiter, il y a la pyrolyse, qui permet d’en refaire une huile proche du pétrole. C’est de l’industrie chimique de pointe, encore expérimentale à petite échelle. Nous ne la développerons pas nous-mêmes, mais nous ne nous interdisons pas d’imaginer une unité conteneurisée à Mayotte, pour alimenter un générateur, et pourquoi pas nous-mêmes.
Pourquoi travailler en open source ?
Parce que nous sommes aidés par des fonds publics, et que notre objectif est de changer le regard sur le déchet, pour impliquer la population dans sa gestion. Si nous gardions nos procédés secrets, nous serions aux antipodes de ce que nous défendons. Nous partons de solutions ouvertes, comme Precious Plastic et Plastic Odyssey, et nous les améliorons.
C’est aussi pour cela que nous sommes venus au Lakou : identifier les problèmes communs à tous les territoires, et nous appuyer sur des personnes de chaque territoire, avec leur culture, pour adapter le projet. À partir de janvier, nous serons accompagnés par la Fondation La France s’engage, avec un objectif : répliquer le modèle ailleurs en moins de trois ans. La Martinique et la Polynésie s’y intéressent ; ce seront peut-être les premières. À La Réunion, des initiatives similaires existent déjà : nous les accompagnerions plutôt.
Comment Habit’Âme a-t-elle traversé le cyclone Chido ?
Nous avons été créés en 2022 et nous avons reçu nos machines fin 2023. Nous avons terminé notre preuve de concept une semaine avant Chido. Nos locaux ont résisté : parmi les fondateurs, il y a des architectes, qui les ont dessinés, et le bardage en plastique recyclé que nous avions fabriqué a tenu. Nous avons tout de même perdu environ 40 % de notre capacité. Le plus long, ensuite, a été le retour de l’électricité, puis l’accès aux marchés : une année pareille, il n’y a pas de commande publique. La suivante était une année d’élections municipales, et la prochaine s’annonce présidentielle.
Aujourd’hui, nous sommes sept à neuf salariés, selon les contrats d’insertion et les apprentis, avec des CDI pour tous les permanents. Nous avons aussi créé une association, qui a repris une partie de l’activité : une quinzaine de bénévoles et trois salariés.
Comment voyez-vous l’avenir de Mayotte ?
Je fais aussi partie de Mayotte Nature Environnement, la branche locale de France Nature Environnement. J’ai malheureusement le sentiment que l’environnement ne fait pas partie des préoccupations principales des politiques publiques. Le militantisme écologique existe à Mayotte, mais il n’est pas majoritaire. Ce qui domine, c’est la question sociale, la précarité, et l’immigration. Je ne suis pas là pour faire de la politique, mais c’est la peur qui s’exprime : celle d’être submergé sur un territoire qui manque déjà de tout, d’eau, d’autonomie alimentaire, de soins, d’écoles. La base de la pyramide de Maslow n’est pas comblée.
Que proposez-vous ?
Mayotte est un laboratoire, de toute façon : on y fait des lois d’exception, on y teste des choses. On peut aussi y tester des choses plus vertueuses, comme donner une valeur au déchet. Si l’on transforme le déchet en valeur, l’île se dépolluera d’elle-même. Une personne pour qui la vie est trop chère pourrait rapporter un déchet et recevoir à manger en échange. Cela aiderait à lutter contre la précarité alimentaire, et contre tout ce qu’entraîne la prolifération des déchets, comme les maladies transmises par les moustiques. Ce serait une réponse politique à la fois au problème social et au problème des déchets.
Vous sentez-vous entendus à Paris ?
Avec le Lakou, nous avons voulu rencontrer les candidats à la présidentielle. La plupart ont décliné, deux seulement avaient accepté, et le rendez-vous a été annulé. Lors d’une rencontre avec les députés de la délégation aux Outre-mer de l’Assemblée nationale, il y en avait cinq sur vingt-sept, je crois. Même sur nos territoires, c’est compliqué de mobiliser. Manque de respect pour certains, contraintes d’agenda pour d’autres, ou bien ce n’est pas leur culture ni leur priorité. Honnêtement, je ne sais pas.
Le bilan humain de Chido reste contesté. Qu’en pensez-vous ?
Des moyens ont été mis en œuvre pour établir les chiffres, avec des enquêtes de proximité. Nous avons du mal à croire au chiffre officiel, mais je ne suis pas allée sur le terrain, je n’ai pas interrogé les mosquées : je n’ai que mon ressenti. Il y a une forte population sans papiers, et c’est un territoire musulman, où l’on enterre très vite : les décès sont déclarés à la mosquée, pas forcément à la préfecture. Interroger les mosquées donnerait déjà une meilleure idée.
À la décharge de l’État, le foncier est très peu cadastré à Mayotte, l’adressage est compliqué, et les bidonvilles ne sont pas recensés. Même le dernier recensement de l’Insee, qui a pourtant mobilisé beaucoup de moyens, peut être discuté, parce que dans les quartiers informels, les gens se déplacent. Et pendant Chido, comment envoyer des gens recenser les morts, quand on n’arrivait même pas à apporter de l’eau et de la nourriture à la population ?
Propos recueillis par Pierre-Olivier au Forum Lakou, Académie du Climat (Paris), le 26 septembre 2026.
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