Boris Gaveau : « À Wallis-et-Futuna, nous avons un double ancrage : républicain et coutumier »

*À 22 000 kilomètres de Paris, Wallis-et-Futuna vit sous un statut unique : un préfet, des élus et trois rois qui gouvernent ensemble. Boris Gaveau préside l'Association des consommateurs, des contribuables et des citoyens de Wallis-et-Futuna, qui fêtera bientôt ses 35 ans. Il attaque l'État devant le tribunal administratif pour faire appliquer le contrôle des prix et des marges. Il alerte aussi sur l'obésité, qui touche selon lui plus de 80 % de la population, et sur des évacuations sanitaires vers Nouméa qu'il voudrait voir partir vers Fidji, plus proche. Et il plaide pour un droit coutumier qui laisse « une deuxième chance » aux jeunes. Reçu à l'Assemblée nationale, puis de passage au Forum Lakou le 26 septembre à l'Académie du Climat, il a répondu aux questions de Boukan.*

Boukan — Nous sommes en marge du forum organisé au CESE. Pouvez-vous présenter votre association et ce qu’elle fait ?

L’association des consommateurs, des contribuables et des citoyens de Wallis-et-Futuna va avoir 35 ans. Elle se bat contre l’insularité dont souffrent les citoyens de Wallis-et-Futuna. Nous travaillons sur la vie chère, mais aussi sur la santé publique, sur l’environnement et sur le droit coutumier. Ce sont de vraies problématiques, et derrière toutes se pose la question de la représentation démocratique.

Que vous apporte cette invitation à Paris ?

C’est une belle opportunité pour nous, Wallisiens et Futuniens. Nous nous rendons compte que, quand on se bat tout seul, on n’est pas écouté. Il y a deux jours, nous avons été reçus à l’Assemblée nationale. Se battre avec nos frères ultramarins, c’est important.

Je dis bien « ultramarins » : je n’aime pas le terme « outre-mer ». « Outre-mer », pour moi, ça dit qu’on est d’une autre mère. « Ultramarins », ça dit que chacun a sa spécificité. Et l’Afrique, à une époque, était considérée comme l’outre-mer…

Le mot porte un passé colonial.

Exactement. Et à Wallis-et-Futuna, nous n’avons jamais été colonisés. Nous sommes devenus français en 1961, et nous avons gardé notre spécificité, avec une organisation institutionnelle que les autres peuvent nous envier. La Nouvelle-Calédonie veut aller dans le même sens que nous, la Polynésie française aussi, et je pense que la Martinique, la Guadeloupe et les autres territoires voudront eux aussi leur propre spécificité, en regardant ce que permet notre statut.

Un statut hybride

Ce statut, on le connaît mal en métropole. Est-il plus proche de celui d’une collectivité d’outre-mer ou de celui de la Nouvelle-Calédonie ?

Pour moi, c’est un statut hybride, parce qu’il fait le lien entre la coutume et la République. Nous avons trois échelons. Un échelon républicain, avec le préfet et les élus. Un échelon mixte, qui réunit le préfet et les rois — les derniers rois de France, c’est vraiment la spécificité de Wallis-et-Futuna. Et un échelon coutumier, les circonscriptions, présidées par les rois.

C’est une richesse : nous avons un double ancrage. L’ancrage républicain, par lequel les citoyens de Wallis-et-Futuna élisent leurs élus. Et l’ancrage coutumier, par lequel on fait partie d’une dynastie, d’une communauté. Pour moi, c’est une démocratie populaire.

L’échelle est beaucoup plus petite qu’en Nouvelle-Calédonie. Ce système pourrait-il s’y reproduire ? Les Kanak voudraient-ils tendre vers ce modèle ?

C’est ce qui se fait déjà, avec le Sénat coutumier de Nouvelle-Calédonie. Sauf que le Sénat coutumier n’est que consultatif. À Wallis-et-Futuna, les coutumiers font partie de l’échelon mixte, c’est-à-dire de l’exécutif : c’est l’échelon qui met en œuvre toute la partie républicaine. La population est impliquée dans l’exécution.

Aujourd’hui, on voit bien qu’on arrive au bout du système républicain, avec un exécutif et des élus qui n’ont plus de légitimité aux yeux de la population. Avec ce système, on peut ramener le pouvoir au niveau de la société civile, en le partageant bien sûr avec l’échelon républicain.

Existe-t-il, dans le système wallisien, un moyen de consulter la population, une forme de référendum ?

Tout se discute au fale, la maison commune. Les anciens et les jeunes s’y retrouvent, toutes les générations se consultent, discutent, débattent. Pour moi, c’est une vraie démocratie populaire.

Caricaturalement, la démocratie républicaine, c’est trois personnes : deux décident contre la troisième. Nous avons ce problème avec l’Assemblée territoriale. Une majorité de quatorze ou quinze élus commande et ne se réfère plus à la société civile pour décider. Ils sont en démocratie, bien sûr, donc ils pensent que leurs décisions sont légitimes. Mais ils ne consultent plus.

Ce lieu de village où tout le monde échange a disparu de nos sociétés.

Il a existé partout, y compris chez les autres ultramarins, en Martinique, en Guadeloupe. C’étaient des lieux de vie. Mais l’État français…

… la République les a fait disparaître pour installer son propre système.

Voilà. La Marianne.

« Un laboratoire de l’avenir »

Les ultramarins auraient beaucoup à apprendre au système français. Mais ces idées ont du mal à arriver jusqu’aux Français et à leurs responsables politiques, qui s’intéressent peu à ce qui se passe là-bas. Comment créer cette curiosité ?

Nous sommes à 22 000 kilomètres, vraiment au bout du monde. L’intérêt d’un Parisien et celui d’un Wallisien ou d’un Futunien ne sont pas les mêmes. Mais il y a un sujet qui touche le Parisien comme toute la population mondiale : les conditions de travail face au dérèglement climatique.

Les territoires ultramarins seraient, là aussi, un laboratoire de l’avenir.

Un laboratoire de l’avenir, oui. Et je parlerais même de pandémie, je l’ai dit au CESE. Ce sont toujours les mêmes qui subissent : les plus précaires. Ce sont les pays qui ont le moins émis de carbone qui sont les plus touchés.

Entre 2018 et 2023, officiellement, 48 personnes sont mortes de la chaleur au travail à Paris. Il va falloir réfléchir à de nouvelles conditions de travail. Si vous parlez à un Parisien d’une mer qui se réchauffe d’un degré ou des coraux qui meurent, ça ne le concerne pas. Ce qui le concerne, c’est la vie à Paris, la vie en Auvergne. Mais les conditions de travail, la précarité, l’éducation — les jeunes qui vont en classe sous la chaleur, sans climatisation, qui passent le bac en pleine canicule —, ça, c’est un vrai problème pour tout le monde.

La vie chère

Revenons à l’association. Dans quel but a-t-elle été fondée, il y a 35 ans ?

Pour lutter contre l’insularité de Wallis-et-Futuna.

Quels sont les grands dossiers que vous avez menés ?

D’abord la vie chère. J’ai d’ailleurs rencontré lundi un cabinet d’avocats prêt à nous aider sur ce dossier. J’ai attaqué l’État devant le tribunal administratif sur des mesures qui existent depuis 1977 et qui n’ont jamais été appliquées à Wallis-et-Futuna : le contrôle des prix et le contrôle des marges.

Il y a aussi la sécurité alimentaire. Il faut savoir que Wallis-et-Futuna connaît un très grave problème sanitaire : l’obésité. Plus de 80 % de la population est obèse, et 42 % des femmes sont infertiles. Cela veut dire que notre population se meurt. Wallis-et-Futuna est en train de mourir, à cause de l’alimentation qu’on nous impose, sans aucun contrôle.

Prenez le Nutri-Score. Depuis une vingtaine d’années, c’est le Nutri-Score européen qui sert de référence pour le bouclier qualité-prix, alors qu’on sait pertinemment que le métabolisme polynésien n’y correspond pas. L’association a fait venir un diététicien néo-zélandais et australien, qui connaît ces données, et depuis l’an dernier, nous avons un Nutri-Score adapté au métabolisme polynésien. Pendant des années, on nous a répété qu’il fallait manger de la salade, tel ou tel produit…

Concrètement, quelles sont les différences entre un profil nutritionnel polynésien et un profil européen ?

Le métabolisme européen va vers la salade, la tomate, des produits plus légers. À Wallis-et-Futuna, nous avions l’habitude de voyager en pirogue : notre alimentation, ce sont des féculents, des sucres lents, du gras — mais à petite dose, pas comme aujourd’hui. Donner de la salade à un Wallisien, ou lui donner des féculents, ce n’est pas du tout la même chose.

La santé, « soigné comme un étranger »

Vous parliez aussi de santé publique.

C’est une autre spécificité de Wallis-et-Futuna : les soins y sont gratuits. Sauf que cette gratuité relève de l’aide médicale de l’État, celle qui s’applique aux étrangers. Alors, est-ce qu’on nous considère comme de vrais Français, ou comme des étrangers ?

Et si on va plus loin, nous sommes soignés avec des médicaments qui correspondent à une sorte de CMU spéciale, remboursée à 30 %. Quand vous regardez à quoi servent les médicaments utilisés à Wallis-et-Futuna, c’est souvent pour soulager, pas pour soigner. Il y a un vrai déficit de médicaments.

Qui fournit ces médicaments ?

Derrière, c’est le groupe Bolloré, qui occupe le secteur de la santé en Nouvelle-Calédonie et à Wallis-et-Futuna.

Le groupe possède des hôpitaux ?

Non, c’est le transitaire : c’est lui qui fait venir les médicaments.

L’autre grand sujet, ce sont les évacuations sanitaires.

C’est un autre de nos combats. Le budget de fonctionnement de l’Agence de santé est absorbé à hauteur de 80 % par les évacuations sanitaires, les évasans. Et elles se font vers la Nouvelle-Calédonie, où il n’y a plus de médecins. En plus, il y a de la surfacturation : les analyses faites à Wallis-et-Futuna sont refaites à Nouméa quand le patient arrive. Je ne suis pas d’accord.

Nous voudrions utiliser le hub de Fidji. C’est plus près : une heure et demie de vol. Pour qu’un patient évacué ait toutes ses chances, il faut rester sous les six heures. Quand on évacue quelqu’un vers la Nouvelle-Calédonie, on est déjà entre 15 et 18 heures, c’est beaucoup trop. Wallis-Fidji, c’est trois heures. Futuna-Fidji, une heure et demie. Et même Fidji-Nouvelle-Zélande, c’est plus près.

Où en est ce combat ?

Grâce à l’association, nous avons obtenu la création d’un comité des usagers de l’Agence de santé, qui n’existait pas. Il a été créé le 7 mai de cette année et son bureau est en train de se mettre en place. C’est par lui que nous faisons remonter les questions des médicaments, de la précarité, de l’accès aux soins.

Il y a aussi la carte de résident, qui sert un peu de carte Vitale et qui permet aux Wallisiens et aux Futuniens de se faire soigner dignement. J’ai rencontré la députée de Polynésie française qui a fait adopter la carte Vitale universelle — une démarche que l’association portait depuis deux ans. Avec la carte Vitale universelle et la carte de résident, nous allons pouvoir offrir des soins vraiment de qualité aux Wallisiens et aux Futuniens.

Avec 80 % de la population obèse, les besoins sont énormes.

Énormes. Nous avons plus de 600 cas d’apnée du sommeil, et seulement 20 sont soignés. Or vous savez que l’apnée du sommeil entraîne toutes sortes de maladies cardiovasculaires.

Le droit coutumier, « une deuxième chance »

Vous militez aussi pour l’application du droit coutumier. Pourquoi ?

Le droit coutumier existe dans le statut, mais il n’est pas appliqué. La Nouvelle-Calédonie a avancé de ce côté-là. Moi, je veux le remettre en avant à cause de la délinquance. Tout le monde cherche un moyen d’y répondre. Pour moi, le droit coutumier est une solution.

Un jeune qui fait une bêtise une première fois — on en a tous fait —, il a droit à une deuxième chance. Avec le droit coutumier, vous êtes sanctionné, vous faites des travaux d’intérêt général, mais rien n’est inscrit à votre casier judiciaire. Ça vous laisse une chance. C’est dans cette démarche que je veux faire avancer le droit coutumier.

Le problème, c’est que le préfet a une double casquette : il représente la France et il est en même temps chef du territoire. Il siège à l’échelon mixte, avec les rois. Et c’est là que la représentation démocratique pose problème. Le préfet a tous les services pour l’aider à prendre de bonnes décisions : un juriste, l’économie… Les rois, eux, côté coutumier, l’État leur dit : « Si vous voulez, vous pouvez utiliser mes services. » Mais vous savez bien qu’un fonctionnaire d’État ne peut pas être impartial dans ces moments-là. Il pensera toujours à sa carrière, il ne penchera pas du côté coutumier.

Wallis-et-Futuna a un préfet pour un territoire assez petit. On pourrait penser qu’il est disponible, que les problèmes remontent facilement à l’État. A-t-il assez de pouvoir pour faire avancer les dossiers que vous jugez prioritaires ?

Le préfet peut prendre des décisions parce qu’il est entouré. Les coutumiers ne le peuvent pas, parce qu’ils ne le sont pas. Le fonctionnement pourrait être fluide, comme vous le dites, mais il ne l’est pas : tout bloque sur l’appui à cette architecture mixte et collégiale qu’est l’exécutif de Wallis-et-Futuna.

Nos ancêtres ont pourtant été malins. Ils ont fait de l’État le président, parce que l’État était la source financière, et des trois rois les vice-présidents. Mais toute décision doit être prise à l’unanimité. C’est pour cela que je faisais cette caricature de la démocratie : si les trois rois sont d’accord, ils ont en principe le pouvoir, mais l’État le contrôle indirectement, par le fonctionnement même de l’institution.

Monopoles : « deux poids, deux mesures »

Il y a aussi la question d’Internet : pourquoi Starlink n’est-il pas autorisé ?

Nous avons un monopole sur les télécommunications à Wallis-et-Futuna. Pour l’opérateur, comme il a installé les infrastructures qui permettent aux Wallisiens et aux Futuniens de se connecter à l’extérieur, il est légitime. C’est aussi une source de revenus pour le territoire, avec les taxes. Mais de toute façon, Starlink s’impose malgré tout, et on ne sait même pas comment le faire sortir de Wallis-et-Futuna. On nous dit qu’on passerait d’un abonnement à 5 000 francs à un abonnement monde à 15 000 francs, avec 300 mégas. Localement, un simple abonnement d’un giga coûte autour de 80 à 95 euros.

Mais je veux parler des monopoles. L’État montre du doigt les monopoles des entreprises locales, mais ne dit rien sur les monopoles d’État. Nous avons Orange, Engie, Total… Deux poids, deux mesures. L’Autorité de la concurrence a condamné une petite entreprise locale du BTP pour monopole, alors que la même société existe à Futuna. On ne dit rien sur Total, rien sur Aircalin, rien sur la santé — et la santé, vous le savez, c’est un lobby, avec Bolloré. Ce sont toujours les mêmes.


Propos recueillis par Pierre-Olivier Jay pour Boukan.


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