Interview Martine Nourry — K-PAB6T

À Bras-Fusil, quartier prioritaire de Saint-Benoît où 70 % des enfants vivent sous le seuil de pauvreté, l'association K-PAB6T a choisi de prendre son temps : trois ans d'itinérance, de porte-à-porte et de confiance avant de planter, cuisiner et conserver avec une soixantaine de familles. Sa présidente, Martine Nourry, défend une « sécurité sociale de l'alimentation durable » enracinée dans le jardin créole, mémoire des esclaves et des engagés. De passage à Paris pour le Forum Lakou, le 26 septembre à l'Académie du Climat, elle rappelle que les Outre-mer vivent déjà ce que l'Hexagone n'envisage encore qu'au futur, et qu'ils doivent porter eux-mêmes leur parole.

Boukan : Qu’est-ce que K-PAB6T, l’association que vous présidez ?

Martine Nourry : Je l’ai cofondée en 2021. Ce qui compte pour nous, c’est de créer les conditions pour que les gens réactivent leurs « capabilités ». C’est la théorie d’Amartya Sen, l’économiste indien prix Nobel : chaque personne a son gayar, comme on dit à La Réunion, sa contribution juste à la société. Encore faut-il que les conditions soient réunies pour qu’elle s’exprime : c’est là que nous intervenons.

Avec les cofondateurs, nous étions engagés dans les gilets jaunes, les écovillages : comment faire société autrement ? Puis nous avons fait un arrêt sur image : ce n’était pas juste de construire cela entre nous, entre personnes qui en avaient les moyens. Et celles et ceux qui n’ont pas le capital social et culturel pour construire quelque chose ailleurs ?

Pourquoi avoir choisi le quartier de Bras-Fusil, à Saint-Benoît ?

J’y avais travaillé comme conseillère principale d’éducation, et ma mère y avait enseigné en primaire. Bras-Fusil est un quartier prioritaire de la ville où 70 % des enfants vivent sous le seuil de pauvreté. On y trouve des parcours de migration, de Mayotte, des Comores, de Madagascar. Et tout le monde part dès qu’il le peut : le taux de rotation dans les logements sociaux approche 20 %. Le quartier reste un espace de pauvreté, avec un certain abandon institutionnel et une absence d’horizon pour les familles. Nous nous sommes dit : K-PAB6T va s’installer là.

Comment vous y êtes-vous prise ?

Depuis 2022, faute de local, nous sommes en itinérance dans le quartier, à la rencontre des familles. Ce qui nous caractérise, c’est le temps de la relation et de la confiance. Si nous n’avons pas d’action pendant trois mois, ce n’est pas grave : nous parlons aux gens, nous comprenons leurs besoins et leurs freins, puis nous arrivons avec des projets : des jardins, des ateliers de transformation et de conservation des aliments.

Nous avons commencé avec les enfants, avec les ateliers « Apprendre autrement » pendant les vacances, terminés par une sortie hors du quartier. De fil en aiguille, entre 50 et 60 familles sont aujourd’hui concernées : sécurité sociale de l’alimentation durable, entrepreneuriat au féminin, villages Copain du Monde avec le Secours populaire… Nous essayons de contrer le discours selon lequel ce quartier, c’est la violence, la pauvreté et la défiance. Nous recréons du lien, et nous offrons aux gens des filets de sécurité ou des coups d’accélérateur.

Le nom de l’association vient d’un proverbe créole…

Pa kapab lé mor san eséyé : « Pas capable est mort sans essayer. » Si tu n’es pas capable, c’est que tu n’as jamais essayé. Mais nous refusons le côté individualiste du « tout dépend de toi ». Ce n’est pas « quand on veut, on peut ». C’est : essaie, et nous construisons les conditions pour t’accompagner. Il existe une accumulation d’empêchements dans le quartier : nous aidons à les rendre visibles, pour que les familles les lèvent et deviennent actrices de leur vie.

L’alimentation tient une grande place dans vos actions. Est-ce une réponse à l’obésité, au diabète ?

Même pas. Nous ne sommes pas venus à l’alimentation pour des raisons de santé, mais comme médiation et comme levier de résilience. Nous plantons, transformons, conservons pour faire des économies, manger local et de saison, et tenir face aux crises. Le point de départ était simple : les enfants avaient faim quand ils venaient aux ateliers, et il n’y avait aucun jardin partagé dans le quartier.

Puis il y a eu le cyclone Belal. Sans électricité, certaines familles n’ont pas eu à manger pendant quinze jours. Tout ce qui était dans le congélateur, le coffre-fort des familles, a été perdu. Moi, mes parents m’ont appris qu’avant un cyclone, on ne remplit pas le congélateur : on fait des conserves, on profite de l’abondance pour faire face à la pénurie. Mais quelles pratiques ont ceux qui n’ont jamais vécu de cyclone, parce qu’ils sont trop jeunes ou qu’ils viennent de Mayotte ou de Madagascar ? Aucune. Nous avons donc lancé des ateliers de conservation et de transformation. Le lien avec la santé se fait avec l’Institut de recherche pour le développement (IRD), qui porte l’Observatoire régional de l’alimentation et suit une partie de nos familles.

Ce rapport au jardin semble particulièrement vivace à La Réunion. D’où vient-il ?

Le jardin créole était l’espace de subsistance des esclaves. C’est aussi là que les engagés venus d’Inde et de Chine ont pu ramener leur culture. Prenez les brèdes, longtemps considérées comme le manger du pauvre : le chou de Chine vient d’Asie, comme le moringa, nos brèdes mouroum ; les brèdes manioc nous ancrent dans l’Afrique. Ces jardins ont fait survivre des cultures effacées par le fait colonial et l’engagisme. L’histoire a effacé un certain nombre de parcours, mais on les retrouve dans nos jardins et dans nos assiettes.

C’est pour cela que nous voulons réapprivoiser le jardin. Quand on propose aux gens de jardiner, des histoires reviennent : « Avec mamie, on faisait comme ça », « Papa m’a appris ça ». On les reconnecte à leur histoire. Au jardin, on ne cultive pas seulement la terre et les aliments, on cultive aussi une appartenance et du lien social.

Et cela fait du bien…

À la tête et au corps. Quand les femmes sortent de leur immeuble pour retourner la terre avec la gratte, elles bougent, prennent le soleil, créent des relations. Des dames nous ont dit : « Avant, on ne se parlait pas. On se voyait, mais on ne se connaissait pas. Maintenant, j’ai des copines dans le quartier, je sais que je peux apprendre avec elles et qu’elles peuvent me soutenir. » Même si des voisines leur disent : « Vous êtes folles, vous pouvez tout acheter au magasin, pourquoi cultiver vous-mêmes ? »

Ces lieux de socialisation, nous les avons perdus dans l’aménagement des quartiers prioritaires. À Bras-Fusil, chaque espace est hyper optimisé, il y a peu d’endroits pour se retrouver en sécurité, à l’ombre. Le jardin redevient cet espace-là. C’est aussi un lieu où les mamans ne sont pas en charge des enfants du foyer : elles sont là pour elles.

Vous portez une « sécurité sociale de l’alimentation durable ». De quoi s’agit-il ?

Plusieurs associations portent l’idée d’une sécurité sociale de l’alimentation, et des villes testent une carte Vitale de l’alimentation. Nous avons ajouté « durable », parce que nous ne voulons pas retomber dans le biais des colis alimentaires : « Vous avez votre apport calorique, ça suffit. » Pour que des pratiques durent, il faut que les gens s’y connectent, qu’elles soient appropriables et culturellement acceptables. Cela oblige à connaître le territoire, et à travailler avec les agriculteurs de la zone rurale voisine pour avoir des légumes frais de saison, pas trop chers, adaptés à ce que mangent les familles.

Ce ne sont pas juste des paniers contre la faim. On comprend la saisonnalité, on accepte de ne pas manger toujours la même chose. Tu aimes cet aliment ? Pendant sa saison d’abondance, faisons-en des conserves, déshydratons-le. Après chaque atelier collectif, les dames repartent avec un kit pour refaire la recette chez elles. On réapprend à équilibrer les assiettes, on paie moins cher, et les familles se l’approprient dans la durée.

Conserver, déshydrater, cela demande du matériel. Comment vous financez-vous ?

Jusqu’à présent, les subventions ont suffi pour les ateliers, avec des prestataires qui viennent avec des cuisines mobiles. Et nous installons en ce moment un laboratoire semi-professionnel dans le quartier, que nous appelons l’Alambic : déshydrateur, extracteurs de jus, feux de cuisson. Les familles pourront y faire une fois par semaine ce qu’elles ne peuvent pas faire chez elles, sans acheter le matériel. Nous entrons vraiment dans l’économie de la fonctionnalité et de la coopération.

La prochaine étape, ce serait de produire, voire de vendre, pour le quartier ?

Nous avons porté un projet d’entrepreneuriat au féminin pour que les femmes partent des compétences qu’elles ont à la maison et les sortent dans la cour : « du gayar la kaz au gayar la kour ». Beaucoup se lancent dans la transformation alimentaire. Et avec une association qui récupère les fruits et légumes invendus ou abîmés, nous voulons les transformer collectivement, d’abord pour nourrir les familles, puis peut-être pour les vendre.

Justement, le sucre est un enjeu de santé publique à La Réunion. Comment l’abordez-vous ?

Nous avons une particularité, comme les autres Outre-mer : les produits qui arrivaient chez nous étaient plus sucrés que les mêmes vendus dans l’Hexagone. C’est comme si on nous avait habitués à manger plus sucré. Nous ne faisons pas la morale. Simplement, dans nos ateliers, on ne met pas de sucre : de la cannelle, de la vanille, du gingembre, le pouvoir sucrant de tel fruit. Même les enfants goûtent et disent : « Mais c’est bon ! » Peu à peu, les gens utilisent moins de sucre. Et cela fait des économies.

Vous êtes venus à Paris avec La Kour Pépé, adepte de l’agriculture syntropique. Qu’est-ce que c’est ?

C’est une association partenaire, portée par Romain Nativel, qui assure la partie plantation de notre sécurité sociale de l’alimentation durable. Son idée, c’est que dans la cour de nos grands-parents, il y avait tout ce qu’il fallait, et qu’on peut se reconnecter à cela. Il a aménagé son fond de cour comme le jardin de son pépé, avec la petite case en tôle et la petite cuisine. Sur 500 mètres carrés, il a organisé une forêt qui mêle régénération, restauration d’espèces endémiques et un écosystème nourricier. Sur peu d’espace, on peut avoir quelque chose qui soigne et qui nourrit. L’agriculture syntropique, c’est écouter le terrain : les relations entre les espèces, les chemins de la pluie, la qualité de la terre. C’est entrer en conversation avec lui, comme dans un partenariat. On impose beaucoup moins : c’est plus doux, et plus durable.

Pourquoi est-ce important de venir porter ces enjeux à Paris, au Forum Lakou ?

Nos territoires, nos pays des trois océans, abritent plus de 80 % de la biodiversité française. La France est la deuxième puissance maritime mondiale grâce à eux ; sans eux, elle serait autour de la trentième place. Nous sommes à l’avant-garde des enjeux, parce que nous les vivons sur de petits territoires contraints. Ce sont aussi des territoires où il existe clairement de l’injustice et du racisme environnementaux : le chlordécone qui empoisonne les sols aux Antilles, le mercure de l’orpaillage illégal dans les fleuves de Guyane, les essais nucléaires dans le Pacifique, dont le dernier date de 1996, et chez nous, à La Réunion, le glyphosate lié à la canne à sucre. Pourtant, quand une délégation française va à la COP ou au Forum mondial de l’eau, nous n’y sommes pas. Or si tu fais sans nous, c’est que tu fais contre nous. Nos territoires sont vus comme stratégiques, ce sont d’anciennes colonies, et nos sociétés le vivent encore dans leur corps.

Ce n’est pas « pareil partout ». Les premiers réfugiés climatiques français, ce sont les habitants de Saint-Pierre-et-Miquelon, où l’on déplace déjà un village. Quand l’eau va monter, et elle monte, les atolls polynésiens auront de vrais problèmes : l’eau douce deviendra saumâtre, les cocotiers ne tiendront plus. Si nous ne disons pas cette urgence maintenant, avec nos propres voix, rien ne bougera. Déjà, quand nous venons à Paris, au centre du pouvoir, cela ne bouge pas beaucoup. Mais si nous ne venons pas : loin des yeux, loin du cœur.

Comment rendre ces territoires et ces questions moins invisibles aux yeux des Hexagonaux ?

Par une complémentarité d’actions. Il y a le plaidoyer auprès des députés et des médias : suivez l’argent, vous trouverez le pouvoir. Individuellement, nous devons être partout les ambassadeurs de nos problématiques. Nous passons pour des casse-pieds, on nous dit nombrilistes, « toujours les Outre-mer », mais si nous n’en parlons pas, vous oublierez. Il y a aussi une part plus radicale : si l’on ne montre pas que ces enjeux sont portés avec force, les gens ne bougeront pas, la négociation ne suffit pas.

Et il y a les alliances avec nos régions, Pacifique, Caraïbe, océan Indien, autour des savoirs ancestraux et autochtones, pour porter ces enjeux à l’ONU ou à l’Union européenne. Ce qui se passe en Polynésie se passe chez nous, et se passera en Guyane : il faut jouer collectif.

La Réunion fait souvent figure de laboratoire, notamment en agriculture. Est-elle en avance ?

Elle en a l’air. Mais les postes de décision sont encore trop souvent aux mains de personnes de passage, qui ne vivront pas les conséquences de leurs choix. Et en agriculture, on nous dit que nous sommes autonomes à 77 % pour les fruits et légumes. En réalité, nous ne couvrons que 30 % de nos besoins caloriques : nous dépendons de l’extérieur à 70 %. On l’a vu avec Belal et Garance : la reconnaissance de catastrophe naturelle est difficile à obtenir, et beaucoup d’agriculteurs n’étaient pas assurés. Comment se relever après un cyclone quand on n’a pas les moyens ?

C’est ce que nous partageons avec Maurice et Madagascar. Maurice, non soumise aux normes européennes, a plus de latitude, mais reste vulnérable parce qu’elle a beaucoup misé sur le tertiaire. L’IRD porte d’ailleurs un projet avec Maurice, Madagascar et les Seychelles pour que nos modèles se confortent les uns les autres.

Les jeunes s’intéressent-ils à l’agriculture ?

C’est un sujet paradoxal. Pour s’installer, il faut du foncier, des moyens et un diplôme. Souvent, les enfants d’agriculteurs n’ont pas fait les études nécessaires pour obtenir la capacité agricole : ils ne sont pas prioritaires pour reprendre l’exploitation, alors qu’ils ont la technicité et l’envie. Il y a le poids de la canne, soutenue par la politique agricole commune : on obtient plus facilement un prêt si on en fait. Et quand 54 % de notre surface agricole utile est consacrée à la canne, il arrive qu’on reçoive 50 dossiers de jeunes pour une parcelle d’un hectare.

Enfin, il y a la honte sociale, un présent colonial, j’ai envie de dire. On entend : « Je ne suis pas un bœuf moka pour travailler la terre. » Le temps de l’esclavage est terminé. Il faut revaloriser le travail de la terre, montrer qu’être paysan, ce n’est pas travailler pour les autres, c’est prendre soin de son territoire. Et que c’est compatible avec des vacances, parce que les jeunes n’ont pas envie de travailler 80 heures par semaine. Mon père est agriculteur, j’ai passé beaucoup de vacances à travailler avec lui dans les champs : ça ne fait pas rêver.

C’est pour cela que l’agriculture syntropique est intéressante : respecter la terre, ne pas s’empoisonner, chercher ce qui nous nourrit plutôt que le rendement, former un archipel de fertilité plutôt que de gros modèles à fort investissement. Encore faut-il avoir de quoi soutenir ces parcours de vie. Pour ceux qui ont 40 ans aujourd’hui, la génération au-dessus descend d’esclaves : comment aurions-nous capitalisé assez pour le faire ? Ces trajectoires sont rares. Mais je ne suis pas défaitiste. Je crois vraiment en la capacité du territoire à bouger. Plus nous formerons les gens et les accompagnerons sur des micro-projets, plus ils se rendront compte que c’est l’avenir.

Propos recueillis par Pierre Olivier JAY au Forum Lakou, Académie du Climat (Paris), le 26 septembre 2026.

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