Racha Mousdikoudine : « Mayotte vit avant les autres la crise de l’eau qui attend la France »
Boukan : Comment est née l’association Mayotte a soif ?
Racha Mousdikoudine : Nous avons d’abord été un collectif, en 2023, avant de nous structurer en association, le 1er novembre 2023, pour porter la voix des Mahorais et des Mahoraises au plus haut niveau des institutions. Elle est née des coupures d’eau, et un peu par hasard. Pendant longtemps, j’ai été attentiste vis-à-vis des pouvoirs publics.
Ma première coupure, c’était en 2016. Ma fille avait quelques mois, il fallait changer sa couche et il n’y avait pas d’eau. Nous n’avions fait aucune réserve, parce que nous ne nous y attendions pas. J’ai dû faire deux heures de route jusqu’à chez mes beaux-parents pour trouver un point d’eau. Cela a réveillé des souvenirs douloureux de l’histoire familiale : sous la colonisation, il fallait marcher des kilomètres pour chercher de l’eau. Je me suis dit qu’en 2016, je ne voulais pas vivre la même vie que mes grands-parents cinquante ans plus tôt. Puis nous avons déménagé à Mamoudzou, le chef-lieu, où je n’avais plus ces problèmes. Et je ne me suis plus sentie concernée.
Jusqu’en 2023…
Nous sommes revenus vivre chez nous, à Petite-Terre, l’île de l’aéroport. Au retour des vacances, le papa de mes enfants m’appelle : « Ça pue à la maison. » C’était une déchetterie. À Mayotte, au problème d’eau s’ajoute celui des déchets, et sans eau, c’est encore pire. Nos toilettes étaient pleines, on ne pouvait pas tirer la chasse depuis plus de trois semaines. Moi qui suis si attachée à l’hygiène, et alors qu’on sortait à peine du Covid, je me retrouvais dans une situation où nous étions en danger : je ne pouvais ni boire, ni me laver, ni dormir chez moi parce que c’était irrespirable. Et pourtant, nous avons dû dormir là.
La colère est montée. La loi m’oblige à nourrir mes enfants et à les envoyer à l’école, et les institutions me mettent dans l’impossibilité de le faire. Certains jours, l’école était fermée, parce qu’elle non plus n’avait pas d’eau. L’eau est centrale : sans elle, on ne peut rien faire.
Vous travailliez alors pour l’État. Prendre la parole, c’était risqué ?
Je travaillais dans un groupement d’intérêt public, avec pour employeurs l’État et le Conseil départemental. C’était une épée de Damoclès. Est-ce que je me tais pour protéger ma carrière ? Je pense que tous les Français se reconnaîtront dans cette question, au moment de dénoncer une injustice commise par ceux qui ont le pouvoir de vous faire taire. J’ai commencé à faire venir les médias chez moi, à filmer la saleté. À 7 heures, je passais dans les médias ; à 9 heures, je serrais la main du préfet. Heureusement, nous sommes dans un pays démocratique, et cela ne s’est pas du tout passé comme je le craignais. Mais je ne pouvais pas faire comme si ce risque n’existait pas.
Ce n’est pas le nom qui compte, c’est l’institution. Celle qui est censée me protéger, et pour laquelle je travaille, n’était pas capable de me donner de l’eau.
Vous parlez d’une « triple peine »…
D’abord, la peur d’être censurée. Ensuite, aller travailler là où il n’y a pas d’eau non plus. Enfin, mes enfants ne me voyaient plus : en rentrant, j’allais chercher de l’eau, je les nourrissais, puis nous faisions des réunions jusque tard dans la nuit pour nous organiser. Je dois beaucoup au courage des autres femmes du collectif, et à celui de mes enfants.
Et en tant que femme, c’était d’une violence inouïe. Je suis écolo. J’avais adopté la culotte menstruelle pour ne pas ajouter de déchets sur une île qui a déjà du mal à les ramasser. Sans eau, j’étais obligée de revenir aux serviettes hygiéniques. Je les voyais finir dans le lagon, avec les poissons que nous mangeons. Je ne peux pas boire, et je ne peux même pas choisir ma protection hygiénique : c’est ma liberté, mes droits de femme. Autrefois, on se battait pour le droit de vote. Dans quel pays démocratique voit-on ça aujourd’hui ?
Comment avez-vous construit le mouvement ?
Je vais vers les gens, je parle avec franchise. J’ai identifié ceux qui parlaient déjà du sujet et je leur ai dit qu’il fallait nous structurer. Ma grand-mère ne savait ni lire ni écrire ; face à un tel combat, elle serait peut-être descendue dans la rue, et c’est tout. Moi, j’ai une instruction : je dois la mettre au service de la cause. L’objectif est clair : de l’eau à Mayotte, de façon pérenne, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Chacun peut y mettre ses compétences.
Nous avons d’abord mobilisé les journalistes locaux, puis il y a eu des articles dans Le Monde, des tribunes, beaucoup de plaidoyer. Manifester pour manifester, c’est bien, mais il faut canaliser la colère : il y a les actions en justice, les prises de parole, le plaidoyer…
Où en sont vos actions en justice ?
Nous avons un avocat qui reçoit les personnes qui veulent porter plainte : une cohorte de plus de cent personnes va être reçue par le juge. Il y a aussi la délégation de service public de l’eau, confiée à Vinci. Vinci va y renoncer : nous n’aurons pas besoin d’aller en justice pour la dénoncer.
Mais ce que nous voulons surtout, c’est la transmission. L’objectif est simple, avoir de l’eau en continu, mais la crise hydrique est mondiale. L’eau que nous consommons, nous l’empruntons aux générations futures. L’eau n’est pas un héritage, c’est un emprunt.
« L’eau que nous consommons, nous l’empruntons aux générations futures. L’eau n’est pas un héritage, c’est un emprunt. »
Concrètement, que faites-vous ?
Nous avons lancé l’opération « 10 000 gouttes d’eau », qui doit toucher 40 000 personnes en dix ans. C’est une forme de manifestation, centrée sur la responsabilité individuelle et collective. Nous avons créé une pépinière de plants de tomates. La tomate est l’une des plantes les plus gourmandes en eau : elle en a besoin d’autant qu’un être humain, entre un et deux litres par jour. Elle rappelle aux gens qu’ils ont besoin d’eau pour boire.
L’idée, c’est de récupérer les restes : l’eau de la vaisselle, les fonds de bouteille qu’on vide dans le lavabo faute de savoir quoi en faire. On manque d’eau et on la jette : je l’ai fait moi-même, avec un sentiment de culpabilité. Avec les tomates, au moins, cette eau finit dans le jardin. Et nous plantons les semis dans les bouteilles en plastique : nous sommes 300 000, une bouteille par personne et par jour, cela fait 300 000 bouteilles dans la nature. Nous voulons en récupérer jusqu’à 40 000.
Vous voulez aussi aller au-devant des habitants…
C’est le troisième volet : la proximité. Il ne faut pas que les gens culpabilisent d’aller mal parce qu’il n’y a pas d’eau. Ce matin, à Paris, il y avait des travaux sur le RER. J’ai vu les visages fermés. Ce n’était pas vital : c’est samedi, on peut prendre le bus ou rester chez soi. Je ne veux pas relativiser, mais imaginez. Le RER annonçait vingt minutes de retard. Chez nous, le retard de l’eau, on ne le connaît pas. Pas d’affiche, pas d’alerte sur le téléphone pour dire : « Excusez-nous, la remise en eau aura du retard. » Je voudrais que les miens ne se retrouvent pas seuls face à leur robinet, qu’ils puissent nous dire : « J’en ai marre. » Rien que de le dire, ça fait du bien.
Depuis 2023, nous demandons aux collectivités de recenser, notamment par les CCAS, la situation hydrique de chaque famille, pour savoir quel quartier souffre le plus. Ce n’est pas fait. Alors nous allons le faire nous-mêmes, sans budget, parce que c’est une question de volonté. Famille par famille. Si ça prend dix ans, ça prend dix ans.
Pourquoi dites-vous que Mayotte concerne toute la France ?
Il y a deux voies. Soit la France, avec ses moyens humains et technologiques, se dit : « Dans cent ans, nous serons tous en crise hydrique ; Mayotte y est plus tôt que les autres, faisons-en une terre de réflexion pour trouver des solutions. » Soit elle laisse Mayotte comme elle est, et 60 millions de Français le paieront au prix de leur vie. C’est cette inconscience institutionnelle qui me fait peur, encore plus que la violence institutionnelle faite à Mayotte.
L’eau, ce n’est pas un événement soudain comme le Covid : c’est un phénomène progressif, qui tue et qui va continuer à tuer pendant des années. Le jour où la ressource sera épuisée, personne ne pourra dire : « On ne savait pas. » Les rapports sont là, déposés à Bercy. Mayotte, avec ses 300 000 habitants, est le territoire le plus compliqué pour gérer une crise hydrique. Si la France y arrive, elle en sortira avec un savoir-faire à transmettre.
On parle souvent d’usines de dessalement. Est-ce la solution ?
Il y en a, on tente d’en monter. Mais nos institutions gèrent les problèmes comme des essais cliniques : on a une idée, on teste. Nous ne sommes pas dans un essai clinique, ce sont des vies en danger. Et ce qui manque, c’est la volonté politique. Quand il a fallu financer l’effort de guerre, il n’y a pas eu de discussion : je n’ai pas vu de militants obligés de descendre dans la rue pour réclamer plus d’armes. Même les délais annoncés ne sont pas tenus. Quand on annonce l’eau à 8 heures et qu’elle revient à 19 heures, imaginez le reste des chantiers.
Et le dessalement a un coût pour le lagon : peut-être qu’on n’aura plus de poisson. Aucune solution n’est facile. C’est pour cela qu’il ne faut pas gérer dans l’urgence. Notre grand pays aime l’urgence, pour afficher dans ses rapports les millions dépensés à nous sauver. Il fallait simplement ne pas nous mettre en danger.
« Nous ne sommes pas dans un essai clinique, ce sont des vies en danger. »
Que proposez-vous à la place ?
De revenir à la mémoire historique : aller voir les anciens, leur demander comment ils faisaient pour boire, manger et se laver quand il n’y avait pas tous ces réseaux. Mayotte a toujours connu des difficultés d’eau, et il existait des solutions : récupération de l’eau de pluie, puits, toilettes sèches. Tirer la chasse, c’est très récent : j’ai connu ma maison sans chasse d’eau. Ces systèmes n’ont été ni entretenus ni transmis. C’est le plus grave.
La démographie, c’est un faux débat. Je n’ai jamais entendu un maire dire qu’il y a trop de touristes en France pour leur donner de l’eau. Le vrai problème, c’est qu’au lieu de préserver l’eau au plus près, chez l’habitant, on a construit des infrastructures qui ne tiennent pas la route, faute de budget et de vision à long terme. Pour un département d’un peu plus de 300 000 habitants, garder cette proximité, c’était gérable.
Aujourd’hui, avoir un puits chez soi est interdit. Ce sont les mosquées, qui ont gardé les leurs, qui nous ont sauvés : pendant la pénurie, j’allais y chercher de l’eau. On pompe dans la nappe pour alimenter le réseau, et on perd 40 % de ce qui est prélevé. Si chacun puisait juste pour ses besoins, que perdrait-on de plus ? Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour le comprendre : c’est du bon sens.
Vous parlez d’une dépossession…
La France n’est pas arrivée sur un territoire inhabité. Il y avait des gens, avec une organisation sociale et économique pensée pour vivre là. On n’en a pas tenu compte, et cela va coûter cher. On n’apprend pas à un poisson à nager dans son milieu naturel. C’est le problème des Outre-mer : on nous dépossède de notre autorité sur des sujets que nos anciens maîtrisaient. L’eau en faisait partie.
Arrivez-vous à travailler avec les institutions de l’eau ?
Nous sommes une association de proximité. Nous n’avons pas l’arsenal administratif, pas le temps d’écrire de jolies lettres. Nous avons créé un groupe WhatsApp, nous envoyons un texto en direct, sur les numéros professionnels, même le week-end. C’est beaucoup plus efficace. La personne derrière son bureau, avant d’être fonctionnaire, est un être humain qui a besoin d’eau autant que moi. Autant lui parler dans ce langage-là. Et des choses bougent : l’Office de l’eau s’est mis en route. C’est bon signe.
« Le jour où nous nous tairons, nous aurons perdu. »
Un forum comme Lakou peut-il faire avancer votre cause ?
Bien sûr. J’ai vu des assistants parlementaires se déplacer : ils ne sont pas là pour rien. Il faut continuer à organiser ce genre d’événements. Le jour où nous nous tairons, nous aurons perdu. Les gouvernements changent, les interlocuteurs changent, mais l’institution reste la même. Pour nous, c’est un combat à vie, et nous sommes infatigables. La violence institutionnelle face à la pénurie d’eau ne cessera pas tant qu’il y aura de l’inconscience institutionnelle. Beaucoup de choses doivent changer dans la relation avec Mayotte. J’espère que ça va changer.
Propos recueillis par Pierre-Olivier au Forum Lakou, Académie du Climat (Paris), le 26 septembre 2026.
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