La Guyane à la rencontre des explorateurs européens (1674-1730)

Missionnaires, soldats, savants ou traiteurs : entre fleuves, forêts et rencontres amérindiennes, les premiers explorateurs ont progressivement révélé les contours d'une Guyane encore largement inconnue des Européens.

« Il faut avoir pénétré ces forêts pour juger des dangers qu’on y court à chaque instant de se blesser, de s’estropier, d’être attaqué par les Nègres marons ou fugitifs & irrités, & par les animaux féroces ; de marcher sur des serpens qui se vengent cruellement, de tomber dans des trous profonds remplis d’eau, de roseaux ou autres plantes, & de vase, dont un homme seul ne se retireroit jamais. Les esclaves & les Indiens que l’on est obligé de prendre avec soi, comme conducteurs, & pour porter les provisions, ainsi que tous les instrumens & ustenciles nécessaires, sont un sujet d’inquiétude presque continuel ; il faut deviner leurs desseins, leurs complots, faire en sorte d’en être respecté, craint & aimé, s’il étoit possible, afin qu’ils ne vous abandonnent pas dans les bois, ou ne vous y tuent pas. Il n’y a que ceux qui ont commandé ces gens-là, qui sachent combien ils sont difficiles à conduire dans ces sortes d’expéditions ; on est obligé de les armer, & il se trouve un Européen contre dix ou vingt personnes armées qui ont souvent à se plaindre des Européens. »

Ces propos écrits par Fusée-Aublet, en 1775, dans son Histoire des plantes de la Guiane françoise, offrent un aperçu captivant des réalités vécues par les explorateurs de la Guyane aux XVIIe et XVIIIe siècles. Cet extrait nous plonge dans leur quotidien, nous incitant à réfléchir sur les périls et les obstacles qui jalonnaient leurs expéditions. Il met en lumière non seulement l’environnement particulièrement hostile de la Guyane, avec ses forêts denses et inaccessibles, mais aussi les menaces qui pesaient sur eux, tant de la part des populations autochtones que de la faune sauvage.

En outre, la présence des esclaves et des Indiens comme compagnons d’expédition fait ressortir les dynamiques sociales et les rapports de force en vigueur à cette époque. Cela souligne l’importance cruciale de gagner le respect de ces groupes, dont le soutien était souvent vital pour la réussite des missions.

Cet article se concentrera sur la période allant de 1674 à 1730, durant laquelle un nombre considérable d’explorateurs se lancent à la découverte de la Guyane, un territoire dont les contours géographiques demeurent alors flous. Bordée par le « Cap de Nord » et l’Orénoque, cette région connaît des évolutions significatives en matière de délimitation territoriale. En effet, avec la signature du traité d’Utrecht le 11 avril 1713, Louis XIV abandonne les droits et prétentions de la France sur les « terres appelées du Cap Nord », situées entre la rivière Amazone et celle du « Japoc », également connue sous le nom de « Vincent Pinson ». Il est également essentiel de noter qu’il n’a fallu attendre le milieu du XVIIe siècle pour que le fleuve Maroni soit reconnu par toutes les puissances présentes comme la limite occidentale du territoire guyanais.

Qui sont ces explorateurs ? A quelles catégories sociales appartiennent-ils ? Pour le compte de qui agissent-ils ? Quel itinéraire choisissent-ils ? Comment voyagent-ils et dans quelles conditions matérielles ? À partir de ces questions, nous essaierons de comprendre comment les motivations économiques, sociales et politiques ont elles influencés les explorations de ces intrépides explorateurs au cours de la période définie plus haut.

Pour aborder notre sujet, nous structurerons notre réflexion en quatre grandes parties. Tout d’abord, nous nous pencherons sur les différentes typologies d’explorateurs, afin de mieux comprendre les motivations et les profils de ces aventuriers. Ensuite, nous examinerons la représentativité des diverses catégories de voyageurs. Dans un troisième temps, nous analyserons l’évolution du nombre et de la répartition des expéditions à travers les âges, tout en scrutant leur répartition géographique. Enfin, nous consacrerons notre dernière partie à l’art de l’exploration, qui navigue entre le soutien des institutions et la collaboration avec les communautés locales. Pour conclure, nous dresserons un panorama des liens qui unissent exploration et production de savoirs.

Missionnaires, soldats, savants : qui explore la Guyane ?

Marie-Noëlle Bourguet, professeur émérite d’histoire moderne, met en lumière trois catégories d’explorateurs qui ont laissé leur empreinte en Guyane. Parmi eux, les missionnaires, et plus particulièrement les jésuites, se distinguent par leur rôle essentiel.

En janvier 1674, sous l’initiative du père François Mercier à Cayenne, une expédition est mise en place. Elle réunit les pères jésuites Jean Grillet et François Béchamel, dont la mission est d’explorer l’intérieur de la Guyane. Leur objectif : identifier et localiser les diverses populations amérindiennes qui habitent cette terre encore largement inexplorée. Ces deux missionnaires espèrent établir un premier contact avec ces communautés, posant ainsi les bases d’éventuelles entreprises d’évangélisation.

Le second type d’explorateurs selon Bourguet est constitué par les militaires, qui parcourent le territoire dans le cadre de leurs missions. Leur rôle est double : sécuriser les frontières et repérer de nouveaux territoires à conquérir, contribuant ainsi à l’expansion coloniale.

Enfin, les savants forment la troisième catégorie d’explorateurs. Leur lien avec la Guyane s’enracine dans une tradition historique, illustrée de manière emblématique par Jean Richer. Ce dernier, envoyé à Cayenne par l’Académie des sciences dans les années 1670, a réalisé des observations astronomiques et géodésiques cruciales. Bien que la présence de savants en Guyane soit attestée dès le début du XVIIIe siècle, à travers les travaux de Pierre Barrère et le passage de Charles Marie de La Condamine, c’est véritablement à partir de l’expédition de Kourou qu’ils prennent une place prépondérante dans l’exploration.

Il est également important de souligner, comme l’indique Gilles Havard, historien spécialiste de la Nouvelle-France, que les traiteurs et les colons ont joué un rôle majeur dans l’histoire de l’exploration. Souvent éclipsés par les figures emblématiques des grands explorateurs et des missionnaires, ces acteurs ont pourtant contribué de manière significative à l’extension et à la cartographie des territoires coloniaux, bien souvent de façon indirecte.

Les traiteurs, qu’ils soient en Amérique du Nord ou en Guyane, occupent une place singulière dans l’histoire coloniale, souvent mal comprise et reléguée au second plan. Leur rôle, bien que crucial, est fréquemment négligé dans les récits historiques. Dans les archives, leur présence est souvent fragmentaire, ne laissant qu’une empreinte timide de leur existence. Cette invisibilité souligne l’importance de réexaminer leur contribution à l’exploration et à l’expansion coloniale, afin de donner une voix à ces acteurs souvent oubliés du passé. Leur impact, bien que discret, mérite d’être mis en lumière pour enrichir notre compréhension de l’histoire coloniale dans son ensemble.

C/14/2/F°176 :  RECENSEMENT DE L'ISLE DE CAYENNE, JANVIER 1685 - NOM DES HABITANS ALLANT A LA TRAITE ET SANS HABITATIONS - EXTRAIT.

L’examen des archives met en lumière la grande diversité sociale des traiteurs guyanais, qui ne constituent en aucun cas un groupe homogène. En effet, parmi les acteurs de la traite, on trouve des membres issus de diverses catégories sociales. Cela inclut des habitants de la colonie, ainsi que des commis, tel le sieur Barquenon, mais également des militaires de tous grades, des simples soldats aux sous-officiers et officiers. On peut également mentionner la présence de chirurgiens, comme Rounez et Cassagne en 1686, sans oublier les notaires, tels que Chagneau, également actifs dans cette période. Cette pluralité illustre parfaitement le fait que la participation à la traite transcende les barrières sociales.

Enfin, il est essentiel de mentionner certains administrateurs parmi les explorateurs, qui, pour diverses raisons, n’ont pas hésité à sillonner leur territoire.

L’évolution du profil des explorateurs

Entre 1674 et 1700, les explorateurs se répartissent en quatre grandes catégories. En tête de liste, les militaires, qui à eux seuls engendrent la moitié des expéditions. Ils sont suivis par les religieux, représentant environ 36 % des explorateurs. En revanche, les habitants et les administrateurs, à égalité, ne constituent que 7 % de ce groupe.

Au cours des trois décennies suivantes, de 1700 à 1730, on observe une diminution du nombre d’expéditions militaires, qui cependant restent majoritaires avec 44 %. Les religieux, eux aussi, voient leur représentation baisser pour atteindre 22 %. À l’inverse, la proportion des habitants connaît une forte hausse, grimpant à 17 %. Deux nouvelles catégories font leur apparition : les traiteurs, qui représentent 13 % des voyages, et les savants, avec 4 %, grâce à l’influence de Pierre Barrère. Il est important de noter que les données concernant les traiteurs sont biaisées, car seules les difficultés rencontrées par certains d’entre eux sont documentées ; pourtant, ils font partie des premiers voyageurs.

Les fleuves, grandes routes de l’exploration

Parallèlement à cette étude des catégories de voyageurs, nous avons également examiné la fréquentation des principaux fleuves sur une période plus précise. Ainsi, entre 1674 et 1700, seize expéditions ont été recensées. Au cours de cette période, quatre fleuves – l’Approuague, l’Oyapock, le Sinnamary et la lointaine Amazone – se partagent chacun 19 % des destinations explorées. Le fleuve Maroni attire 12 % des voyageurs, tandis que la Comté ne représente que 6 %. Enfin, le Camopi, avec seulement 2 %, ne figure pas parmi les destinations prisées.

Entre 1700 et 1730, les explorateurs se concentrent sur quatre fleuves principaux. L’Oyapock se distingue comme le plus populaire, attirant 41 % des expéditions. Il est suivi par l’Approuague, qui compte pour 23 % des choix des explorateurs. L’Amazone et le Camopi se partagent également les restes des destinations, marquant ainsi une évolution dans les préférences des voyageurs.

Guides amérindiens et ambitions coloniales

Les explorations peuvent être lancées par différentes instances, qu’il s’agisse du roi ou du ministère de la Marine et des Colonies, mais aussi de sociétés savantes comme l’Académie des sciences. À un niveau plus local, les administrateurs ont également la possibilité de financer des expéditions. Il est important de souligner que les explorateurs eux-mêmes peuvent également être à l’origine de ces initiatives, proposant leurs propres projets d’expédition.

Avant de se lancer dans l’aventure de l’expédition, les explorateurs doivent d’abord tisser des liens avec les Amérindiens. Ces derniers, en tant que gardiens des connaissances locales, acceptent souvent de fournir un équipage essentiel, composé de guides, de chasseurs et de pêcheurs. Une fois cette équipe constituée, les explorateurs peuvent enfin prendre le départ, empruntant un réseau varié de chemins et de cours d’eau.

Au fil de leur périple, ils découvrent l’art du sommeil en pleine forêt, apprenant à s’adapter aux défis que leur présente la nature. Dans ce cadre sauvage, ils sont confrontés à une multitude de dangers, mais aussi à des expériences uniques, forgeant ainsi des souvenirs indélébiles au cœur d’un environnement à la fois magnifique et redoutable.

Quand l’exploration façonne la Guyane

La maîtrise de l’espace a été un enjeu central tout au long des grandes entreprises d’exploration, particulièrement dans le cadre colonial, où elle se traduisait souvent par l’appropriation et l’exploitation des territoires nouvellement découverts. Ces missions, loin de se limiter à une simple quête d’aventure, ont donné naissance à des dynamiques complexes d’exploitation des ressources et de domination des populations locales.

Les avancées cartographiques, bien qu’imparfaites, illustrent les efforts des explorateurs pour mieux comprendre ces territoires inconnus. Des figures emblématiques telles que Pierre Barrère ont non seulement enrichi le savoir scientifique, mais ont également tissé des liens avec les populations amérindiennes, favorisant ainsi une meilleure appréhension des ressources naturelles de la région.

Ces missions d’exploration ont également donné naissance à des projets architecturaux et militaires, comme en témoignent les initiatives de construction de forts en Guyane. Efforts de colonisation et actions humanitaires, telles que la création d’hôpitaux, ont laissé un héritage durable dans cette région. Cependant, le parcours des explorateurs n’a pas été sans embûches, comme en atteste leur lutte acharnée contre les maladies.

Ces explorations ont également permis d’établir les premiers contacts avec les populations autochtones, offrant un aperçu précieux de leurs modes de vie et de leurs savoirs. En somme, ces entreprises d’exploration ont non seulement ouvert de nouveaux horizons géographiques et scientifiques, mais elles ont également façonné les relations sociales et économiques entre colonisateurs et autochtones. L’impact de ces voyages, loin de se limiter aux découvertes immédiates, s’étend bien au-delà et a joué un rôle déterminant dans la construction du paysage historique, culturel et scientifique de la France équinoxiale.

Alain Jamet
Auteur de Guyane, entre rivières et océans – échos d’explorations (1674-1790)

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