Le baseball, l’autre passion sportive caribéenne
Le baseball, l’autre passion sportive caribéenne
Le sacre de l’équipe nationale du Venezuela au championnat du monde de baseball le 17 mars 2026 à Miami met en lumière une pratique sportive peu connue des amateurs de sports collectifs dans l’espace francophone caribéen. Le baseball est pourtant largement pratiqué dans de nombreux pays de notre voisinage. Ainsi la République dominicaine, Cuba, Porto Rico (sous tutelle de Washington), Panama, la Colombie, particulièrement sur la côte caribéenne, le Nicaragua, le Venezuela bien sûr ou encore le Mexique contribuent largement par la qualité exceptionnelle de leurs joueurs au rayonnement de ce sport, le plus souvent associé exclusivement à la culture sportive étatsunienne. Aborder la réalité de cette diffusion, c’est d’abord considérer le baseball comme un élément essentiel du socle national américain, c’est ensuite prendre la mesure de l’influence culturelle des États-Unis sur ses plus proches voisins (en particulier), et enfin, découvrir l’extraordinaire palmarès des équipes caribéennes dans cette discipline mêlant adresse et vitesse.
Le baseball : plus qu’un sport, une culture commune
Né aux États-Unis et formalisé par Alexander Cartwright, membre des New York Knickerbockers, le baseball (aux origines anglaises) s’implante durablement dans les États de l’Union durant la seconde moitié du XIXe siècle et, au tout début du siècle suivant, cette implantation se renforce par la création de la Major League Baseball (MLB) qui professionnalise la discipline.
Babe Ruth est l’une des figures les plus emblématiques de ce tournant professionnel. Sa carrière commence au sein des Boston Red Sox de 1914 à 1919, mais c’est avec les New York Yankees que sa légende se construit. En effet, de 1920 à 1934, il remporte de nombreux titres de la MLB et devient une sorte d’icône médiatique à la faveur de l’essor notamment de la radio, nouveau support de communication, qui diffuse largement un nouveau divertissement (bientôt synonyme de « National Pastime »), gage de juteuses affaires commerciales. De fait, les New York Yankees deviennent une marque jalousement protégée et une source de considérables revenus, encore aujourd’hui. Cette médiatisation du champion s’appuie sur les talents réels du « Bambino » ou du « Sultan of Swat », comme on le surnommait au faîte de sa carrière, mais aussi sur ses frasques qui contribuent à sa popularité dans tout le pays.
Mais divertissement et mercantilisme sont loin de définir à eux-seuls la place du baseball dans la société étatsunienne. Cette pratique sportive vit en effet au rythme des évolutions politiques du pays et reflète aussi une manière d’être dans l’espace social. Ainsi Jackie Robinson fut le premier joueur afro-américain à intégrer en 1947 la MLB, dont étaient exclus jusqu’alors les joueurs noirs. Par l’excellence de son talent au sein des Brooklyn Dodgers, il révéla l’inanité de la ségrégation raciale. Sa postérité dépassa d’ailleurs largement le domaine sportif. Hank Aaron, des Milwaukee Braves,suivit les traces de son illustre prédécesseur ; par leur notoriété et leurs prises de position, tous deux contribuèrent indirectement à la laborieuse adoption des « Civil Rights » dans les années 1960.
Les compétitions de baseball sont aussi le lieu d’une socialité particulière, d’un mode de vie où s’exprime des valeurs traditionnelles associant et valorisant transmission intergénérationnelle, sentiment patriotique et attachement à l’« American way of life ». De ce point de vue, la fiction « Fields of Dreams » réalisée par Phil A. Robinson, est exemplaire puisqu’elle associe très symboliquement baseball et terre nourricière. Le personnage principal, un cultivateur de l’Iowa, campé par Kevin Costner, est en effet le narrateur et l’instrument d’une mystérieuse et déconcertante injonction l’incitant à construire un terrain de baseball sur son champ de maïs pour permettre aux défunts champions de (re)venir dans le monde des vivants (« if you build it, he will come »). Ce conte allégorique exprime assez bien la place fondamentale du baseball dans la mentalité et l’imaginaire collectifs. En dépit de ce caractère national très marqué, le baseball s’est paradoxalement et pareillement enraciné dans plusieurs autres sociétés voisines.
Du baseball au « béisbol » : une remarquable assimilation caribéenne
Sur la scène internationale, les États-Unis disposent des atouts d’une superpuissance. La force militaire est bien sûr l’atout le plus évident de cette prépondérance, mais ils détiennent également de puissants pouvoirs de séduction (par définition non contraignants) à travers notamment le cinéma hollywoodien, la musique et… le sport. Le baseball fait partie de ces vecteurs d’influence, de ces « soft power » au service du rayonnement des États-Unis. Pour s’en convaincre, il suffit de constater son implantation dans la « Méditerranée américaine » (La Méditerranée américaine : l’expansion des Etats-Unis dans la mer des Antilles, Jacques Crockaert). Trois îles caribéennes illustrent parfaitement la diffusion et la remarquable assimilation de cette pratique sportive : Cuba, la Républicaine dominicaine et Porto Rico.
Dans Last seasons in Havana : The Castro Revolution and the End of Professional Baseball in Cuba (University of Nebraska Press, 2019), César Brioso rend compte de l’extraordinaire épanouissement du baseball dans la « Grande île » et de son déclin relatif dû aux décisions idéologiques du nouveau pouvoir castriste bannissant la pratique professionnelle du jeu, (la boxe, autre domaine d’excellence cubaine, connaît le même sort https://boukan.press/la-boxe-anglaise-a-cuba-le-noble-art-a-son-sommet/), tout en restant viscéralement attaché à cet élément de l’identité nationale. Fidel Castro et Camilo Cienfuegos illustrent d’ailleurs cette continuité en revêtant la tenue du pelotero « aux couleurs » du nouveau pouvoir des « barbudos ».
Mais ce dogmatisme (étayé par la conviction que les capitaux étrangers étaient une menace potentielle pour la souveraineté nationale) n’a en rien entamé le profond enracinement du baseball dans la société cubaine, et ce depuis 1878, date de la fondation de la Ligue cubaine. Durant la première moitié du XXe siècle, Cuba conforte sa place centrale dans le monde du « béisbol » ; « El estadio latinoamericano », arène à la gloire du jeu pouvant accueillir jusqu’à 50 000 spectateurs, est ainsi construit à La Havane en 1946 et reçoit l’équipe professionnelle des Havana Sugar Kings, créée la même année.
L’ampleur de cette infrastructure la désignait comme un passage obligé des compétitions, telles que la Coupe du monde qui s’y déroula en 1952 ou la « Serie del Caribe ». Depuis 1949, cette compétition caribéenne accueille en effet chaque année les meilleures équipes professionnelles de la région dans un tournoi très apprécié des « aficionados ».
L’éblouissant palmarès des équipes et des joueurs caribéens
Cet engouement populaire s’exprime aussi en République dominicaine et à Porto Rico où les équipes excellent durant ce championnat et contribuent à la beauté du jeu et au caractère souvent spectaculaire des performances. L’équipe des Tigres del Licey de Santo Domingo, fondée en 1907, est une habituée de cette compétition où elle offre chaque année à ses supporters des motifs d’exaltation et de fierté. Vainqueur à 11 reprises du tournoi, elle est la plus titrée de toutes les équipes participantes. Celles des Águilas Cibaeñas (de Santiago en République dominicaine) ou des Cangrejeros de Santurce (de San Juan à Porto Rico)lui ravissent parfois le titre. Sur le podium de cette fête annuelle du « béisbol », la République dominicaine règne en maître, viennent ensuite Porto Rico et le Mexique (https://latinobaseball.com/caribbean-world-series-historical-statistics/). Mais cette domination caribéenne dépasse le cadre régional, comme la Coupe du monde en témoigne.
Organisée régulièrement (tous les deux ans en moyenne), elle rassemble les meilleures équipes du globe et permet une fois encore aux joueurs caribéens de briller. Le palmarès de Cuba est ici sans appel puisque l’équipe nationale a remporté 25 fois le titre mondial, ses challengers caribéens sont le Venezuela, la Colombie, la République dominicaine et Porto Rico. Ces triomphes collectifs sont aussi rendus possibles par les individualités qui évoluent souvent dans le championnat national états-unien (et plus rarement dans celui du Japon). Un rapide panorama des joueurs légendaires caribéens impose une place de choix à Roberto Clemente. Né à Carolina (Porto Rico), il a durablement marqué de son empreinte le championnat de la MLB au sein des Pittsburgh Pirates.
Tony Pérez a lui aussi enrichi le championnat du MLB avec son style cubain. Né à Camaguey en 1942, il a mené à plusieurs reprises les Cincinnati Reds au sommet des compétitions. Juan Marichal, né à Monte Cristi en Républicaine dominicaine en 1937, a fait de même avec les San Francisco Giants. Plus récemment, la carrière exceptionnellement longue du frappeur vénézuelien Miguel Cabrera des Detroit Tigers a fait vibrer son public et tous les caribéens amateurs de « béisbol ». Peut-être faut-il voir dans le récent couronnement du Venezuela vainqueur des États-Unis une nouvelle illustration de l’adage qui énonce que l’élève dépasse le maître ? Certains de ces talents caribéens ont reçu la plus haute distinction qui soit dans le monde du baseball en intégrant le National Baseball Hall of Fame and Museum (https://baseballhall.org/hall-of-fame). Cette suprême reconnaissance résume bien la part caribéenne grandissante de ce Panthéon.
