Derrière le maracuja, à la découverte de la biodiversité sous-estimée des passiflores

Longtemps réduites au simple fruit de la passion, les passiflores révèlent en Guyane une diversité spectaculaire et encore méconnue. Entre exploration scientifique, usages locaux et promesses agricoles, ces lianes racontent une autre histoire du territoire.

Des débuts sur les pistes guyanaises

Il y a près de 18 ans, je posais pour la première fois le pied en Guyane. J’étais alors un jeune étudiant venu de métropole, passionné de plantes, mais encore totalement novice face à l’extraordinaire diversité tropicale. Je venais y effectuer mon stage de Master 1. Ma mission ? Parcourir les pistes à la recherche des fleurs de la passion.

À l’époque, je ne connaissais presque rien de ces plantes. Je ne savais pas non plus qu’elles deviendraient, des années plus tard, le cœur de mon doctorat. Très vite, j’ai été fasciné : par leur beauté bien sûr, mais aussi par leurs tailles parfois impressionnantes et leurs couleurs éclatantes. Rouge flamboyant, violet profond, blanc délicat… Chaque rencontre au détour d’un sentier était une surprise. Et plus j’avançais dans mes recherches, plus leur potentiel scientifique devenait évident.

Une fleur entre science, histoire et symboles

Les fleurs de la passion appartiennent au genre Passiflora, décrit en 1753 par le botaniste suédois Carl von Linné. Leur nom vient du latin Flos Passionis, « fleur de la passion », une référence religieuse donnée par les Européens lors de la conquête des Amériques. Dans la structure complexe de la fleur, certains missionnaires croyaient reconnaître les symboles de la crucifixion : les cinq étamines évoquaient les cinq plaies du Christ, les styles prolongeant l’ovaire, les clous, et la couronne de filaments la couronne d’épines.

Mais bien avant cette interprétation européenne, les peuples amérindiens avaient leurs propres mots pour désigner ces plantes. Le terme maracujá, par exemple — que nous appelons scientifiquement Passiflora edulis — vient du tupi-guarani. Il signifierait « nourriture dans un récipient », une belle image pour décrire ce fruit rond rempli de pulpe parfumée.

Une diversité exceptionnelle à l’échelle des tropiques

Les passiflores sont des lianes extraordinaires. On les trouve dans presque tous les milieux d’Amérique tropicale, du niveau de la mer jusqu’à 4 000 mètres d’altitude : des zones semi-désertiques du Mexique aux hautes vallées andines, en passant par la forêt amazonienne et la Mata Atlântica brésilienne. On en connaît aujourd’hui près de 700 espèces, dont quelques-unes également présentes en Océanie et en Asie du Sud-Est.

Face à une telle diversité, nous avons rapidement compris, entre chercheurs, que ces plantes pouvaient devenir un formidable modèle pour étudier l’évolution des lianes dans les tropiques américains. Mais avant de remonter le fil du temps à l’aide de modèles scientifiques complexes, il fallait d’abord accomplir un travail essentiel : inventorier les espèces, préciser leur répartition, combler les zones d’ombre.

En reconstituant la carte actuelle de leur distribution, nous pouvons ensuite estimer leurs répartitions passées et mieux comprendre comment cette incroyable diversité s’est construite au fil des millions d’années.

En 2024, notre équipe du Muséum national d’Histoire naturelle, en collaboration avec le CIRAD (Montpellier), le Missouri Botanical Garden et le United States Department of Agriculture, a publié une première liste actualisée des espèces de passiflores présentes en Guyane. Au total, 45 espèces ont été recensées. Certaines sont rares, d’autres très communes. Plusieurs sont cultivées, et quelques-unes mériteraient d’être davantage étudiées tant leurs fruits offrent des perspectives agronomiques prometteuses.

Bord de route, sous-bois, marchés : le tour des espèces

Si vous souhaitez vous procurer ces plantes, sachez que la biodiversité guyanaise est fragile et que le prélèvement sauvage est à éviter. De nombreuses pépinières proposent ces espèces. Si vous repérez une liane en bord de route ou en zone non protégée, il suffit de récolter quelques graines à maturité ou de prélever une bouture de tige — une section de quelques centimètres que l’on met à s’enraciner — sans jamais arracher la plante entière. C’est une façon simple de participer à leur diffusion sans fragiliser les populations naturelles.

Si vous avez déjà parcouru les pistes de Guyane, vous avez sans doute remarqué ces fleurs rouges éclatantes qui attirent le regard en bord de route : ce sont très probablement des fleurs de la passion. Deux espèces sont particulièrement communes sur le territoire : Passiflora coccinea et Passiflora glandulosa, toutes deux pollinisées par des colibris.

Passiflora coccinea est sans doute la plus spectaculaire. Elle présente de grandes bractées rouge vif — des feuilles modifiées — qui entourent le bouton floral. Le long de la tige, on dirait presque des flammes. On l’observe fréquemment sur la piste de Kaw ou celle de Saint-Élie.

Passiflora glandulosa, plus discrète, possède de petites bractées vertes. Sa particularité réside surtout dans son long tube floral rougeâtre, au fond duquel s’accumule le nectar convoité par les colibris. Elle est également présente sur la piste de Kaw et en sous-bois, notamment sur le sentier du Rorota. Les fruits de ces deux espèces sont peu juteux et à pulpe acide

Fleur de Passiflora coccinea sur la montagne de Kaw.

Fleur et bouton de Passiflora glandulosa. On aperçoit le long tube de la fleur au niveau du bouton.

Fruit de Passiflora glandulosa à pulpe acide avec beaucoup de graines.

Si vous prenez le temps d’observer les plantes en sous-bois et notamment dans les forêts de la montagne de Kaw, vous aurez peut-être la chance de rencontrer, entre les mois de Décembre et Mars, des fleurs roses spectaculaires avec une couronne jaune d’or poussant à même à la liane tandis que les feuilles ont atteint la canopée. Il s’agit de Passiflora amoena, une espèce pollinisée également par les colibris et qui donne un fruit ovale-oblong.

Passiflora amoena au mois de Janvier sur la montagne de Kaw.

 

Plusieurs espèces sont cultivées en Guyane dont la Barbadine (Passiflora quadrangularis). C’est l’espèce avec le plus gros fruit chez les passiflores, pouvant aller jusqu’à 30 cm de long et 15 de large. Sur ce fruit, on peut consommer la pulpe autour des graines mais également la chair blanche et ferme située juste en dessous de la peau — ce que les botanistes appellent le mésocarpe — avec une cuillère comme un melon. Sa pulpe est douce et sucrée sans acidité. Elle ne pousse pas à l’état sauvage en Guyane.

Fruit de Barbadine (Passiflora quadrangularis).

Le maracuja (Passiflora edulis) est le fruit de la passion le plus consommé en Guyane malgré qu’il ne soit pas natif de la région. On le prépare principalement en jus, auxquels on ajoute du sucre pour équilibrer l’acidité du fruit. Comme pour la précédente, ces deux espèces sont sensibles aux maladies cryptogamiques — infections causées par des champignons microscopiques — qui attaquent les racines en cas d’excès d’eau. Elles ne supportent pas les sols gorgés d’eau en période des pluies. Il est possible de les greffer sur des plants de Passiflora laurifolia ou Passiflora tinifolia, qui servent de porte-greffes — c’est-à-dire de racines et de tiges d’accueil sur lesquelles on fixe le greffon pour lui conférer leur résistance naturelle à l’excès d’eau.

Fruits de Maritambour (Passiflora tinifolia) . Marché à Cayenne

Passiflora laurifolia ou pomme liane semble être originaire des Antilles, d’ailleurs vous la trouverez à Cayenne dans les jardins créoles antillais. Il s’agit d’un fruit orangé de la taille d’un œuf et à pulpe douce et sucrée. Cette dernière supporte très bien l’excès d’eau au pied.

Fleur de Passiflora tinifolia ou maritambour près de la route de Tonnegrande

Passiflora tinifolia lui ressemble beaucoup (elles sont génétiquement proche) mais le fruit est généralement plus petit et les 3 bractées qui surplombent le fruit sont pourpre chez cette espèce tandis qu’elles sont vertes chez Passiflora laurifolia). On la trouve vendu sur le marché à Cayenne par paquet de fruits, collectés par les amérindiens aux abords des savannes et des fleuves. Cette espèce native est très communes dans les fossés vers Montsinéry et même au bord des marécages du carrefour Leblond à Cayenne et fleurit généralement en Janvier-Février. Elle porte le nom de Maritambour.

Fruits de Maritambour (Passiflora tinifolia) vendus sur le marché à Cayenne

Vous pouvez également trouver plus rarement sur le marché, un fruit appelé Kouzou qui fait référence à Passiflora nitida. Son statut d’espèce native n’a pour le moment pas été véritablement vérifié. Par contre elle est cultivée par la communauté Hmong à Cacao. Elle fait de jolis fruits jaunes, plus gros qu’un œuf, avec une pulpe translucide douce et sucrée très agréable à consommer. La plante peut produire plusieurs fois dans l’année (tous les quatre mois en fonction des pluies). Elles supportent bien l’humidité au sol et est connu à l’état naturel en Amazonie au bord des grands fleuves.

Fleur de Passiflora nitida ou kouzou.

Fruits de Kouzou. Route de Cacao.

On commence également à voir apparaître les fruits de Passiflora riparia sur les marchés à Cayenne depuis quelques années.

Vente au détail dans un libre service de Cayenne. Photo Guillaume Léotard.

Cette espèce fleurit en janvier avec des grandes fleurs blanches à couronnes violacées. Il s’agit d’une espèce sauvage qui affectionne plutôt les endroits inondés (bords de fleuve, fossés humides, criques).

Inflorescence de Passiflora riparia sur la montagne Cacao.

Mais d’autres espèces sauvages ont des potentiels agronomiques à explorer. On peut citer Passiflora cerasina qui possède une grande fleur rouge à odeur de Lys lors de sa floraison en Mars-Avril. Son fruit peut atteindre les 10 cm de longueur et est très similaire à celui de Passiflora riparia.

Fleur de Passiflora cerasina sur le bas de la Montagne de Kaw.

Fruit de Passiflora cerasina, collecté près du plateau des mines vers Saint Laurent du Maroni.

La dernière espèce de fleur de la passion à avoir été décrite en Guyane date de 2016. Il s’agit de Passiflora kapiriensis et correspond certainement à l’un des plus gros fruits de passiflore sauvage de Guyane. Il s’agit d’une espèce rare que l’on retrouve entre Régina et Saint Georges en Guyane.

De gauche à droite : fruit de Passiflora kapiriensis (environ 20 cm de longueur), fruit de Passiflora riparia et fruit de Passiflora tinifolia

Une richesse à observer sans prélever

La biodiversité guyanaise est fragile et les espèces présentées ici ne font pas exception. Le meilleur geste est d’observer ces lianes dans leur milieu naturel et de récolter les fruits à maturité si l’on souhaite en garder les graines. Réaliser une bouture de tige — une section de quelques centimètres que l’on met à s’enraciner — suffit largement pour se procurer une plante sans fragiliser les populations sauvages. De nombreuses pépinières proposent également ces espèces, et plusieurs poussent spontanément en bord de route dans des zones non protégées.

Le travail de recherche initié en 2024 se poursuit encore actuellement. En Octobre 2025, une nouvelle mission de terrain a permis de d’améliorer la connaissance et la distribution de ces espèces dans l’état d’Amapa voisin ainsi qu’en Guyane Française grâce à des financements de la fondation Biotope et du CNRS. Dans le cadre du consortium de la Flora of Guianas regroupant de prestigieuses institutions botaniques internationales comme Kew Garden (Angleterre), le Naturalis Center (Pays-Bas), ou encore le Smithsonian institute (Etats-Unis), nous avons pour mission de réaliser l’inventaire de l’ensemble des passiflores du plateaux des Guyanes, du sud du Vénézuela au sud de l’Amapa brésilien. Dans ce travail, vous pouvez collaborer en partageant des photos géoréférencées sur le site de sciences participatives iNaturalist : The Flora of Guianas [Consortium official page] · iNaturalist

Pour en savoir plus sur les espèces présentes en Guyane, vous pouvez consulter : A revised and annotated checklist of the genus Passiflora L. in French Guiana – Publications scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle, Paris

Texte de Maxime Rome

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