Parler plusieurs langues au quotidien : témoignages de lycéennes à Cayenne
Depuis 1999, le 21 février célèbre la Journée internationale de la langue maternelle, instaurée par l’UNESCO pour promouvoir la diversité linguistique dans le monde. Pour l’édition 2026, l’organisation UNESCO avait envisagé de recueillir des témoignages de collégiens et de lycéens en Guyane. Le projet n’a finalement pas pu aboutir en raison du calendrier des vacances scolaires dans ce territoire. Trois lycéennes de l’École Saint-Joseph, à Cayenne — Stéphanie, Méloé et Dafny — ont néanmoins accepté de partager par écrit leur expérience du plurilinguisme. Avec qui parlent-elles chacune de leurs langues ? À quels moments passent-elles de l’une à l’autre ? Certaines langues dominent-elles selon les situations ? Par leur spontanéité, leurs récits donnent à voir le quotidien linguistique de nombreux jeunes vivant en Guyane et rendent hommage, à leur manière, « aux langues et à la diversité linguistique » célébrées lors de cette journée internationale.
Quelle langue parle-t-on, et avec qui ?
Pour Stéphanie, le mandarin est la langue de la famille : elle l’utilise avec ses parents et ses sœurs. Elle souligne cependant que, dans le cours d’une conversation fluide en chinois, des mots français — notamment pour désigner certains objets ou aliments — s’insèrent naturellement. Cela peut s’expliquer par le fait que ces réalités, parfois introduites plus récemment dans leur quotidien, sont spontanément nommées en français.
Dans les échanges entre personnes bilingues partageant les mêmes langues, le passage de l’une à l’autre se fait aisément, presque instinctivement. En revanche, le mélange des langues est plus rare lorsque les interlocuteurs ne partagent qu’une seule langue commune, ou lorsqu’ils n’ont pas la même réalité linguistique.
Stéphanie, née en Guyane, ressent un sentiment d’« étrangeté » face aux personnes qui ne parlent pas les mêmes langues qu’elle ou « qui ne parlent qu’une seule langue ». Cette perception souligne la position particulière du plurilingue, à la fois ancré dans plusieurs univers linguistiques et parfois en décalage avec des interlocuteurs monolingues. Dans son cas, mère et fille disposent d’un même répertoire linguistique commun, acquis et pratiqué au sein de la sphère familiale, ce qui favorise cette alternance naturelle et fluide entre les langues, s’inscrivant dans leur quotidien comme une évidence.
Dafny transite au milieu de trois langues : le portugais, l’espagnol et le français. Le portugais est sa langue maternelle, celle du foyer et des échanges familiaux, tandis que les autres langues trouvent leur place dans différents contextes de sa vie quotidienne.
Pour Méloé, le français est la langue qui la relie principalement à sa sphère familiale. Toutefois, le français et l’anglais s’entremêlent dans ses échanges avec sa mère : cette alternance linguistique, propre à leur relation, marque un espace d’interchangeabilité qui leur est singulier.
Le mélange ou l’alternance des langues constitue d’ailleurs un phénomène fréquent chez les personnes partageant un même répertoire linguistique : il reflète à la fois la richesse de leurs compétences et la souplesse de leur communication.
La langue maternelle est-elle la seule langue des sentiments, des opinions ?
Stéphanie ne se sent pas toujours à l’aise en mandarin lorsqu’il s’agit d’exprimer ses sentiments, d’évoquer ses rêves ou encore de parler de politique et d’arts, bien qu’il s’agisse de sa langue familiale. Dans les contextes extérieurs, le français tend à supplanter le mandarin. Selon elle, il lui manque un vocabulaire spécifique en mandarin dans certains domaines pour pouvoir s’exprimer pleinement ; cela laisse penser que l’usage de cette langue demeure principalement cantonné à la sphère du quotidien et de la famille.
Stéphanie exprime un ressenti personnel quant à sa relation avec ses langues : « Je me sens étrangère par rapport aux personnes qui ne parlent pas les mêmes langues que moi ou à celles qui n’en parlent qu’une seule. » Cette réflexion révèle la position singulière de cette plurilingue, parfois située à la frontière de plusieurs univers linguistiques, sans appartenir totalement à un seul.
Est-on toujours à l’aise dans sa langue maternelle ?
Bien que Stéphanie dise ne pas se sentir pleinement à l’aise pour parler le mandarin en dehors du cadre familial et des conversations du quotidien, elle utilise pourtant cette langue lorsqu’elle aide des camarades sinophones dans leurs devoirs. Cela met en lumière un lien cognitif particulier : même si le mandarin n’est pas la langue dans laquelle elle réfléchit habituellement dans son parcours scolaire, elle y recourt pour raisonner avec des élèves qui partagent ce répertoire linguistique.
Ce lien renvoie à une dimension identitaire, sans doute ancrée dans la sphère familiale. Il s’agit d’une affinité à la fois linguistique et émotionnelle, qui peut rendre la réflexion plus fluide lorsqu’elle est confrontée à des difficultés scolaires. L’usage du mandarin ne constitue donc pas une barrière hors du cadre familial ; il occupe plutôt une place singulière, celle d’une « langue intime », dont la fluidité reste étroitement liée à l’histoire familiale.
Dafny utilise le portugais pour exprimer ses sentiments. Dans ses rêves, en revanche, les langues semblent s’entremêler : « Il est parfois difficile de distinguer laquelle je parle », confie-t-elle. Elle confie ne pas se sentir à l’aise lors des présentations orales. Elle évoque un bégaiement qui pourrait en être la cause et s’interroge sur son origine : évoluer quotidiennement au sein de trois systèmes linguistiques distincts — portugais, espagnol et français — pourrait-il y contribuer ?
Pour Méloé, avant son arrivée en Guyane, où le français est la langue officielle, l’anglais était sa langue du quotidien. À l’école, il lui arrive encore de se sentir bloquée dans l’expression de sa pensée : « Dans ces moments-là, j’aurais préféré pouvoir m’exprimer en anglais pour montrer clairement que j’ai compris ce que l’enseignant demande et que ma réflexion est correcte. » Ce témoignage montre que l’appropriation du français n’a pas encore atteint le même degré de maîtrise que l’anglais, notamment pour formuler des raisonnements complexes dans le cadre scolaire.
La hiérarchisation des langues chez Dafny
Cette lycéenne établit une véritable hiérarchie au sein de son trilinguisme. Le portugais, la langue maternelle, est celle du foyer, et plus précisément la langue de sa mère brésilienne. L’espagnol, langue de son père, relève chez elle davantage d’une compétence passive que véritablement active : elle le comprend aisément, mais éprouve des difficultés à s’exprimer oralement. Le français, en revanche, est la langue de sa scolarité et occupe une place dominante dans ses usages quotidiens. Il tend même à supplanter l’espagnol dans l’expression orale, bien que ce dernier lui permette, comme elle le souligne, « de comprendre les personnes de langue espagnole », nombreuses en Guyane. Le français est sa langue de sociabilisation.
Malgré une maîtrise orale inégale de ses trois langues, Dafny considère ce répertoire linguistique comme une véritable richesse dans ses relations amicales. Elle mobilise chacune d’elles avec les personnes qui les partagent et constate qu’elle crée plus facilement des liens avec ceux qui parlent les mêmes langues qu’elle. Elle précise toutefois que ce multilinguisme ne l’a jamais freinée, rappelant la diversité linguistique et culturelle propre à la Guyane : « … mais cela ne m’a jamais limitée : la Guyane, riche de sa diversité culturelle, m’a toujours donné l’occasion de rencontrer des personnes d’origines variées. »
Le plurilingue face à ses langues
Méloé présente une configuration différente de sa pratique linguistique. Pour certaines disciplines, comme les sciences, qu’elle a apprises en français, cette langue est celle dans laquelle elle se sent le plus à l’aise pour aborder et discuter des contenus scolaires. En revanche, pour des matières dont les premiers apprentissages ont eu lieu en anglais — notamment les mathématiques et la biologie — c’est dans cette langue que son fonctionnement cognitif est le plus fluide. Elle l’exprime ainsi : « Les chiffres et les mathématiques me viennent toujours en anglais. Je les ai d’abord appris·e·s en anglais. Je pense souvent en anglais avant de reformuler en français. » Elle fournit ainsi un double effort mental : raisonner d’abord en anglais, puis reformuler sa pensée en français. Pour d’autres domaines, comme la politique, elle se sent également plus à l’aise en anglais, langue dans laquelle elle accède majoritairement à des sources d’information variées. L’anglais apparaît dès lors comme la langue principale de ses apports informationnels — et sans doute celle qu’elle privilégie dans ses échanges sur les réseaux sociaux — constituant ainsi sa véritable zone de confort linguistique.
Cette sélection des sujets et des langues mobilisées pour les exprimer lui est consciente : « C’est simplement plus confortable quand les deux langues sont présentes. Les personnes bilingues comprennent généralement la difficulté de ne pas pouvoir toujours s’exprimer dans leur langue principale, alors que les personnes qui ne parlent qu’une seule langue ne perçoivent pas toujours cette réalité. » Ce témoignage revêt une portée particulière dans le contexte de la Guyane, une région à la fois plurilingue — où chaque individu peut parler plusieurs langues —, multilingue — caractérisée par la coexistence et la pratique de nombreuses langues — et multiculturelle, véritable carrefour de cultures et d’identités.
À l’école, les enseignants sont très souvent monolingues francophones, ce qui peut entraîner une difficulté à appréhender la complexité du passage d’un système linguistique à un autre. Le monolinguisme prive en effet de l’expérience nécessaire pour saisir le « tiraillement » qu’un enfant peut ressentir lorsqu’il parle une langue dans la sphère familiale ou sociale, tout en étant scolarisé en français.
Issue d’une famille francophone, Méloé identifie pourtant l’anglais comme sa langue maternelle : « Je m’exprime plus clairement en anglais, car c’est ma langue première », explique-t-elle. Arrivée en Angleterre à l’âge d’un an, elle y a été scolarisée, ce qui a profondément structuré son rapport aux langues. Elle précise que « la grande majorité de sa famille parle français et créole, selon l’île ou le territoire où ses membres sont nés ». Elle se sent ainsi à l’aise dans ces trois langues — français, anglais et créole — qui composent son environnement familial et culturel. Avec le temps, elle dit se sentir de plus en plus à l’aise pour s’exprimer en français, même si elle mêle fréquemment le français et l’anglais. Il ne s’agit pas simplement d’emprunts ponctuels, mais de deux systèmes linguistiques qui se chevauchent : mots et phrases circulent d’une langue à l’autre, produisant un véritable mélange. « Je mélange souvent le français et l’anglais, surtout quand je parle avec ma mère ou avec mon frère, qui sont les deux seuls membres de ma famille proche à parler ces deux langues. »
L’anglais demeure cependant sa langue privilégiée dans ses relations amicales : « Il est plus facile pour moi de m’exprimer en anglais. » Le français commence progressivement à s’inscrire dans cette dynamique discursive, mais elle reconnaît que, dans une relation d’affinité, il lui serait plus simple que ses amis maîtrisent eux aussi les deux langues. Cela faciliterait la compréhension de ce « mélange des langues » qui caractérise son expression spontanée.
Pour Méloé, « parler avec des personnes qui ne parlent que français n’est pas plus difficile, c’est simplement différent » — une manière d’affirmer que le plurilinguisme ne crée pas nécessairement un obstacle, mais qu’il façonne des modes de communication distincts.
Quand la communication en langues connues de tous pèse
Stéphanie exprime un point de souffrance qui constitue une constante chez de nombreux plurilingues : ne pas être perçue comme appartenant pleinement à un groupe en raison de son accent dans l’une de ses langues. Or, l’accent devrait être envisagé comme une véritable valeur linguistique, car il témoigne du fait que la personne parle au moins une autre langue. Dans bien des cas, même lorsqu’une personne est bilingue ou trilingue depuis le plus jeune âge, un accent peut persister. L’accent est ainsi un marqueur de richesse linguistique, et non l’inverse.
Dafny conclut qu’« être issue de plusieurs cultures me permet aussi d’aborder certains sujets, comme la politique, avec une vision plus large, en tenant compte des points de vue de chaque pays. Malgré certaines difficultés, je suis fière de mes origines et de mes langues, qui représentent pour moi une richesse et un véritable honneur ». Pour elle, réfléchir à la notion de « langue maternelle », telle qu’elle est notamment valorisée par l’UNESCO, l’a amenée à repenser son quotidien et, comme elle le formule elle-même, « ma manière de vivre avec cette richesse de langues ».
Quand la communication en langues partagées devient un enjeu
Stéphanie évoque une source de « souffrance », courante chez de nombreux plurilingues : ne pas se sentir pleinement acceptée dans un groupe à cause de son accent dans l’une de ses langues. Pourtant, l’accent devrait être considéré comme une véritable valeur linguistique, car il témoigne de la maîtrise d’au moins une autre langue. Même chez des personnes bilingues ou trilingues dès le plus jeune âge, un accent peut persister. L’accent devient ainsi un marqueur de richesse et d’expérience linguistique, et non un signe de limitation.
Dafny, de son côté, souligne les bénéfices de sa pluralité culturelle et linguistique : « Être issue de plusieurs cultures me permet aussi d’aborder certains sujets, comme la politique, avec une vision plus large, en tenant compte des points de vue de chaque pays. Malgré certaines difficultés, je suis fière de mes origines et de mes langues, qui représentent pour moi une richesse et un véritable honneur. » Pour elle, réfléchir à la notion de « langue maternelle », telle que valorisée par l’UNESCO, l’a amenée à repenser son quotidien et, comme elle le formule elle-même, « ma manière de vivre avec cette richesse de langues ».
Ces lycéennes mobilisent tour à tour l’un ou l’autre de leurs systèmes linguistiques selon le contexte — familial, social (amical) ou scolaire. Pour elles, l’idéal serait que tous puissent partager les mêmes langues, afin de rendre la communication plus fluide et naturelle dans ces différents espaces d’échanges.
La Guyane plurilingue et multilingue est présente au lycée Saint-Joseph, à Cayenne, qui accueille des élèves issus d’horizons linguistiques variés. Cet îlot linguistique illustre la richesse des cultures en contact au quotidien, du moins pendant la période scolaire. Cette réalité reflète celle de la quasi-totalité de la population guyanaise, composée d’individus originaires de pays anglophones, lusophones, hispanophones, sinophones, mais aussi d’autres régions du monde, de l’Asie à l’Afrique, sans oublier l’Europe. Environ 25 langues cohabitent dans la vie quotidienne, contribuant à la richesse linguistique de la Guyane.
Le français reste, sans conteste, la langue de la scolarisation et de l’administration. Il coexiste toutefois avec des dizaines d’autres langues, vivant et survivant côte à côte. Dans ce contexte, il est intéressant d’observer comment les habitants plurilingues perçoivent et ressentent l’interaction de ces langues dans leur quotidien.
La bilingue Stéphanie (chinois-français) ainsi que le trilingues Méloé (anglais-français-créole), Dafny (portugais-espagnol-français), livrent ainsi leur ressenti sur leur vie plurilingue et la manière dont ces langues façonnent leurs expériences. De ces témoignages, il ressort que, chez ces bilingues et plurilingues, une langue de communication dominante tend à s’imposer selon le contexte.
La Guyane plurilingue
- Plus de 25 langues parlées au quotidien.
- Influences : anglophones, lusophones, hispanophones, sinophones, créoles et langues européennes.
- Français : langue officielle de l’école et de l’administration, coexistant avec toutes les autres langues.
Texte de Eliane Camargo
Illustration 97PX, créée par AI.
