« Depuis les décolonisations, les territoires ultramarins sont avant tout envisagés comme des espaces stratégiques, et non comme des lieux de vie. » Entretien avec Jeanne Belanyi

Inégalités structurelles, invisibilisation médiatique, réflexes néocoloniaux, crises mal gérées : dans cet entretien réalisé lors de l'évenement "Les Outre-mer aux avant postes" organisé par Le Point, Jeanne Belanyi, essayiste et directrice de l’Observatoire des Outre-mer de la Fondation Jean-Jaurès, analyse la place des territoires ultramarins dans la République française. De Mayotte à la Nouvelle-Calédonie, elle décrypte les impasses de l’action publique et plaide pour une refondation démocratique fondée sur l’écoute des populations et la reconnaissance réelle des singularités ultramarines.

Rédaction Boukan : Vous êtes essayiste et vous dirigez l’Observatoire des Outre-mer de la Fondation Jean-Jaurès. Avant d’entrer dans le fond des enjeux, pouvez-vous nous expliquer pourquoi cet Observatoire a été créé et ce qu’il cherche à apporter de nouveau au débat public sur les Outre-mer ?

Jeanne Belanyi : On a commencé par identifier un angle mort sur les thématiques ultramarines, dans la mesure où la seule note existante sur ces sujets datait de 2016. On a donc souhaité publier quelques notes actualisées.
De fil en aiguille, on s’est rendu compte qu’un observatoire dédié aux thématiques ultramarines était nécessaire. Cela s’est mis en place progressivement. L’objectif est de créer du lien entre l’Hexagone et les territoires ultramarins, pour que chacun se sente concerné, et pour sortir d’un traitement cloisonné entre ce qui relèverait des Outre-mer d’un côté et de l’Hexagone de l’autre.
En réalité, ce sont des problématiques similaires, mais vécues de manière disproportionnée dans les territoires ultramarins. C’est ce qui rend leur analyse particulièrement intéressante : les Outre-mer deviennent une lentille d’observation critique de la société contemporaine.

Les Outre-mer sont souvent peu visibles dans les campagnes électorales nationales, alors même qu’ils représentent près de 4 % de la population française. Est-ce que l’un des enjeux de votre travail est aussi de les replacer au cœur du débat politique, notamment à l’approche des élections présidentielles ?

Pas spécialement dans une logique électorale immédiate. Mais les populations ultramarines sont connues pour être très abstentionnistes, alors même qu’elles représentent près de 4 % de la population française. Ce n’est pas négligeable, surtout dans un contexte où les blocs politiques sont très fragmentés et souvent proches en termes de pourcentages.
Remobiliser les populations ultramarines permettrait déjà à ces populations de se réinvestir dans une vie publique nationale dont elles se sentent souvent exclues. Et pour les partis politiques nationaux, cela permettrait de proposer des politiques réellement adaptées, afin que l’égalité réelle, dont on parle beaucoup, trouve enfin des débouchés concrets outre-mer.
Aujourd’hui, on retrouve très souvent les mêmes propositions, qui restent éloignées des réalités ultramarines.

L’histoire du média Boukan illustre bien cette difficulté de visibilité. Malgré les efforts pour mieux intégrer les Outre-mer dans l’information nationale, il est complexe d’attirer l’attention du public sur leur problèmes. Comment expliquez-vous cette invisibilisation persistante des territoires ultramarins dans les médias nationaux ?

Il y a d’abord la distance géographique. Ce sont des territoires très éloignés de l’Hexagone. Mais à cette distance géographique s’ajoute désormais une distance sociale.
Dans le prisme médiatico-politique, les territoires ultramarins sont très souvent traités uniquement sous un angle anxiogène. C’est ce qui explique l’attention médiatique massive lors de catastrophes comme Chido à Mayotte, le cyclone Irma ou d’autres événements similaires. En revanche, la vie quotidienne dans ces territoires est très peu traitée.
Par ailleurs, beaucoup de partis politiques nationaux ne sont pas réellement ancrés outre-mer. Le Parti socialiste, par exemple, n’a pas d’ancrage en Guyane. On y trouve des partis locaux qui ne sont rattachés ni au PS, ni à LR, ni aux grandes formations nationales.
Cela ne favorise pas l’intérêt politique pour ces territoires, car ils ne sont pas perçus comme des bases électorales mobilisables.

On a souvent le sentiment que les Outre-mer n’apparaissent dans l’espace médiatique qu’à travers des crises, des catastrophes ou des situations d’urgence. Est-ce que ce traitement anxiogène contribue, selon vous, à creuser encore davantage la distance entre l’Hexagone et ces territoires ?

Oui, clairement. Ce prisme contribue à renforcer une forme d’altérité négative. Les territoires ultramarins sont perçus comme des espaces de crises permanentes, et non comme des lieux de vie à part entière.
Cela alimente aussi une forme de désintérêt, voire de lassitude, chez une partie du public hexagonal, qui ne se sent concernée que ponctuellement, dans l’urgence, mais jamais sur le temps long.

La question des mots revient souvent dans ces débats. Le terme « Outre-mer » est parfois perçu comme un frein à la visibilité ou à la compréhension de ces territoires. Pensez-vous que le problème vient du vocabulaire lui-même, ou plutôt de la manière dont on regarde et traite ces territoires ?

On parle aujourd’hui de nouveaux termes, comme « transocéaniques ». Mais je pense que lorsqu’on ne peut pas changer les choses, on change les mots. Et, à mon sens, le terme « Outre-mer » n’est pas le cœur du problème.
Il y a un débat autour du terme « ultramarin ». Certains, comme Patrick Chamoiseau, disent par exemple : « Je ne suis pas ultramarin ». Pour ma part, je pense au contraire que ce terme permet de créer un collectif à l’échelle de l’Hexagone.
Pour beaucoup de personnes qui quittent leur territoire d’origine et s’installent dans un Hexagone souvent inconnu, cette identité ultramarine permet de recréer du lien, du collectif.
Je me revendique ultramarine. Je pense que cette identité collective est essentielle pour se faire entendre dans l’Hexagone, quel que soit le territoire d’origine.

Dans votre livre Les Outre-mer sont-ils encore dans la République ?, vous cherchez à objectiver la question de l’égalité réelle. À partir de quels indicateurs peut-on mesurer concrètement les écarts entre les territoires ultramarins et l’Hexagone ?

J’ai abordé plusieurs thématiques, de manière non exhaustive, tant il y aurait de choses à dire. Je me suis surtout concentrée sur les sujets qui alimentent les mouvements sociaux, très réguliers dans ces territoires.
On pense évidemment en premier lieu au pouvoir d’achat et à la vie chère, avec des populations captives de marchés dominés par des oligopoles et des monopoles.
J’ai aussi travaillé sur le chômage et les taux de pauvreté, qui sont sans commune mesure avec ce que l’on connaît dans l’Hexagone. À Mayotte, par exemple, le taux de pauvreté atteint 77 %, et il est de 53 % en Guyane. À cela s’ajoutent des taux de chômage qui sont doublés, voire triplés par rapport à l’Hexagone.
C’est pour cette raison que l’on parle souvent de « coefficient multiplicateur » outre-mer : les difficultés structurelles y sont systématiquement exacerbées.

Ces inégalités touchent aussi des domaines essentiels comme la santé, l’éducation ou le logement. En quoi ces secteurs illustrent-ils particulièrement ce décrochage ?

L’accès à la santé est un exemple très parlant. À Mayotte, on est face à un désert médical total : l’ensemble du territoire est classé en zone prioritaire. Les taux de renoncement aux soins y sont extrêmement élevés.
L’accès à l’éducation est lui aussi entravé par des infrastructures inadaptées, un manque de personnel qualifié et des difficultés de mobilité. En Guyane, par exemple, certains élèves doivent prendre la pirogue pour se rendre à l’école, ce qui n’est évidemment pas simple au quotidien.
Le logement constitue un autre enjeu majeur. À La Réunion, on attend la construction de près de 45 000 logements sociaux. En Guadeloupe et en Martinique, les besoins se situent autour de 10 000 à 12 000 logements.
Ces inégalités se retrouvent également chez les retraités. Outre-mer, 15 % des retraités vivent dans une situation de grande pauvreté, contre environ 1 % dans l’Hexagone. Là encore, on retrouve cette logique d’exacerbation des difficultés.

Vous évoquez aussi l’idée que les Outre-mer concentrent, de manière amplifiée, les tensions sociales et économiques que l’on retrouve ailleurs en France. Peut-on dire qu’ils constituent une forme de laboratoire des politiques publiques ?

Le terme de « laboratoire » peut être très mal vécu outre-mer, notamment lorsqu’il est associé à des politiques répressives ou à des remises en cause de droits fondamentaux, comme on a pu le voir sur certaines questions liées à l’immigration ou au droit du sol.
Mais il existe aussi des exemples plus positifs. On peut penser à la reconnaissance de l’identité kanak en Nouvelle-Calédonie depuis 1998, ou encore à Wallis-et-Futuna, qui rattache la France à une forme de royauté.
Il y a aussi des cas très concrets, comme à Saint-Pierre-et-Miquelon, où le village de Miquelon est en train d’être déplacé en raison de la montée des eaux. Ce sont des expérimentations qui pourraient ensuite nourrir les politiques publiques en Hexagone.
Donc oui, on peut parler de laboratoire, à condition de ne pas réduire les territoires ultramarins à des terrains d’expérimentation subis. Ce terme reste néanmoins sensible et souvent mal accepté localement.

Dans la gestion de ces territoires, certains dénoncent encore des réflexes néocoloniaux de l’État, notamment lors de crises récentes à Mayotte ou en Nouvelle-Calédonie. Est-ce une analyse que vous partagez ?

Oui, clairement. D’autant plus que les hauts fonctionnaires sont de moins en moins formés aux réalités ultramarines. Ils arrivent avec des grilles de lecture pensées pour l’Hexagone, qui ne sont pas adaptées aux territoires dans lesquels ils exercent.
Il existe aussi un fort turn-over du personnel administratif outre-mer, avec des agents qui arrivent puis repartent rapidement, sans réelle volonté ou possibilité de comprendre ce qui fait la singularité de chaque territoire.
On observe également une administration très centrée sur la langue française, alors que dans certains territoires, comme à Mayotte, une grande partie de la population ne parle pas le français comme langue première.
Cela pose des problèmes très concrets, notamment dans l’accès à la justice. Pour garantir l’accès aux droits, il est indispensable que les informations soient traduites dans les langues maternelles des personnes concernées. Le français ne peut pas être pensé comme la seule langue légitime de la République dans ces contextes.


Concernant la Nouvelle-Calédonie, certains observateurs estiment que l’État n’adopte plus une position neutre, mais tend à prendre parti, notamment en faveur des loyalistes. Est-ce que ce manque de neutralité constitue, selon vous, un facteur aggravant des tensions actuelles ?

Oui, tout à fait. Mais il faut aussi replacer cela dans un contexte géopolitique plus large. Nous sommes dans un monde redevenu multipolaire, dans lequel l’occupation territoriale est absolument centrale.
Dans ce cadre, il est difficile d’imaginer que la France hexagonale envisage une indépendance totale de la Kanaky–Nouvelle-Calédonie, alors même que ce sont les territoires ultramarins, et en particulier ceux de l’Indo-Pacifique comme la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie, qui permettent à la France d’avoir un ancrage dans chacun des océans.

Le risque, en soufflant sur les braises depuis plusieurs années, n’est-il pas de perdre encore plus rapidement la maîtrise d’un territoire devenu instable, et donc plus vulnérable à des influences extérieures ?

C’est exactement ce qui est en train de se produire. Avec la réforme du corps électoral, la Kanaky–Nouvelle-Calédonie a déjà été mise à feu et à sang.
En continuant à faire la sourde oreille face au refus du FLNKS de signer l’accord de Bougival, l’État reproduit exactement les mêmes schémas que par le passé. On est dans une politique de répétition, qui n’aboutira à rien de positif.
Cette absence de remise en question est extrêmement préoccupante.

Comment expliquez-vous cette incapacité à faire évoluer la politique de l’État ? Est-ce lié au macronisme ou davantage aux tensions internationales actuelles ?

Je ne pense pas que cela soit uniquement lié à Emmanuel Macron, même si la situation s’est clairement aggravée depuis son arrivée au pouvoir.
Le problème est plus structurel. Depuis les décolonisations, ou depuis les départementalisations, les territoires ultramarins sont avant tout envisagés comme des porte-avions stratégiques, et non comme des lieux de vie.
C’est pour cela que leur gestion reste marquée par une culture politique très colonialiste. Et, au regard du contexte géopolitique international, je crains que cette tendance ne s’aggrave dans les années à venir.

Le cas de Mayotte illustre aussi les conséquences de choix politiques anciens, notamment lors de la départementalisation. Peut-on dire que des promesses irréalistes ont été faites aux populations, sans réelle anticipation des effets à long terme ?

Oui, c’est un dossier qui a été très mal géré. On a le sentiment que la France compte beaucoup sur l’attachement des Mahorais aux principes universalistes et républicains pour maintenir sa présence sur le territoire.
Mais Mayotte est un département récent. À l’inverse, les « vieilles colonies » — Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion — sont départementalisées depuis 1946. Et ce sont souvent leurs habitants qui disent aujourd’hui aux Mahorais : regardez nos conditions de vie, après près de soixante-dix ans de départementalisation, l’égalité réelle n’est toujours pas là.
Cela montre bien que pour Mayotte, cette égalité est encore très loin d’être acquise.

Après la catastrophe de Chido à Mayotte, de nombreuses zones d’ombre subsistent, notamment sur le nombre de victimes. Comment expliquer ce manque de clarté et le faible suivi médiatique et institutionnel ?

Il y a eu une invisibilisation très nette à l’échelle médiatique. Le traitement a été extrêmement anxiogène dans un premier temps, puis l’attention est retombée.
Personne ne s’est réellement offusqué du fait que, tous les deux jours, les chiffres de personnes disparues ou décédées changeaient.
Ce désintérêt s’explique aussi par le prisme dominant à travers lequel Mayotte est perçue : celui de l’immigration. Une partie de l’opinion publique hexagonale ne se sent pas concernée par des populations qui ont été diabolisées pendant des années. Cette figure de « l’autre » suscite un désintérêt croissant.

Mais cette explication n’éclaire pas totalement l’absence de chiffres précis et de bilan officiel consolidé. Comment expliquer que l’État et les médias n’aient pas été en mesure de documenter clairement ce qui s’est passé ?

Cela pose une question très dérangeante. Si le nombre réel de victimes était bien supérieur aux chiffres officiels — 81 morts et disparus —, cela signifierait qu’un cyclone capable de provoquer autant de dégâts sur un territoire français révèle une gestion absolument défaillante.
Cela voudrait dire que les infrastructures n’étaient pas adaptées, que les moyens n’étaient pas suffisants pour protéger les populations, et donc qu’il y a eu une responsabilité directe de l’État.
Ne pas documenter précisément la catastrophe, c’est aussi une manière d’éviter de reconnaître cette défaillance.

Cette situation révèle-t-elle, selon vous, la persistance d’un rapport néocolonial dans la manière dont l’État traite certains territoires ?

Oui. Si une catastrophe de cette ampleur s’était produite dans l’Hexagone, la mobilisation aurait été immédiate. Je ne suis même pas certaine que beaucoup de journalistes de l’Hexagone aient fait le déplacement jusqu’à Mayotte.
Cette différence de traitement dit beaucoup de la place encore assignée aux territoires ultramarins dans l’imaginaire national.

Pour conclure, à quoi pourrait ressembler une République refondée pour les Outre-mer ? Existe-t-il des leviers concrets pour imaginer une évolution positive ?

La République a déjà fait la preuve de sa souplesse. Le problème, c’est que l’on considère encore trop souvent la Constitution comme un rempart aux particularismes. Cette vision doit évoluer, d’abord dans les esprits, et en particulier à l’échelle de l’Hexagone.
Les débats sur la décentralisation et la différenciation territoriale excluent trop souvent les Outre-mer. Pourtant, ce sont précisément ces territoires qui incarnent la diversité des formes républicaines et les velléités d’autonomie les plus fortes.
Il n’y a pas de solution simple. Mais ce qui est essentiel, c’est que la décision revienne réellement aux populations concernées. On les consulte trop peu, en dehors de référendums ponctuels.
Pourquoi ne pas organiser une convention citoyenne dans les Outre-mer, voire une convention mêlant populations ultramarines et hexagonales ? Ce serait une manière de construire collectivement une politique de différenciation adaptée aux réalités de chacun.

Une convention citoyenne mixte permettrait aussi de mieux faire connaître les Outre-mer aux populations hexagonales.

Exactement. Beaucoup de Français ne savent pas combien il existe de territoires ultramarins, où ils se situent, ni quelles populations y vivent.
Créer des espaces de dialogue communs permettrait peut-être de dépasser les malentendus et de refonder la relation entre l’Hexagone et les Outre-mer.

Propos recueillis par Pierre-Olivier Jay, rédacteur en chef de Boukan

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