Réveiller l’arawaka : une langue, une identité, une mémoire

En Guyane française, la langue arawaka, aujourd’hui presque disparue, renaît grâce à l’engagement de la Fédération Lokono de Guyane. Depuis 2019, des ateliers réunissent locuteurs, linguistes et membres de la communauté pour réapprendre cette langue ancestrale. Une démarche inédite de réappropriation identitaire et culturelle menée dans un contexte post-colonial complexe

En 2019, la Fédération Lokono de Guyane (FLG) a fait un pas important vers la valorisation de la langue parlée par leurs aïeux : celle d’organiser des ateliers linguistiques destinés à promouvoir et à faire revivre cette langue auprès des jeunes générations.

Les Arawak en Guyane.

En Guyane, la famille linguistique arawak est représentée par les Parikwene et les Lokono. Ces derniers se sont établis dans l’ouest du territoire dans les années 1950. Ils avaient déjà occupé cette région plusieurs décennies auparavant, mais en raison de mouvements territoriaux, ils s’étaient installés plus à l’ouest, au Suriname. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’ils sont revenus s’implanter en Guyane.

Lors de ce retour vers l’est du plateau guyanais, les Lokono se sont principalement installés dans les villages de Balaté, Washiba et Ywa, situés à proximité de Saint-Laurent du Maroni et de Mana. Certaines familles ont également choisi de s’établir sur le littoral, notamment sur l’Île de Cayenne, dans les quartiers de Cécilia et de Sainte-Rose de Lima.

Dans les années 1980, la Guyane a accueilli une importante partie de la diaspora lokono, contrainte de fuir la guerre civile au Suriname. Aujourd’hui, plusieurs familles vivent en milieu urbain, notamment à Cayenne, Matoury, Saint-Laurent du Maroni ou encore Saut Sabbat.

La population lokono en Guyane est estimée à environ 2 130 personnes[1]. Ces quelques milliers de Lokono mènent une démarche remarquable pour retrouver et préserver les savoirs ancestraux. Leur identité amérindienne est toujours bien vivante : ils sont Lokono. Leur langue maternelle ? Le sranan tongo. Cette réalité peut surprendre, mais elle reflète un phénomène courant : certains peuples amérindiens sont parvenus à préserver leur identité ethnique malgré la perte de leur langue originelle. C’est le cas de la majorité des Lokono vivant en Guyane française.

Cette disparition linguistique résulte de luttes souvent violentes liées à la colonisation, dont l’un des objectifs était d’effacer les cultures autochtones et d’imposer les lois, les valeurs et les langues des colonisateurs. Pourtant, le fait que les Lokono aient adopté une langue créole comme langue maternelle révèle une double adaptation : celle d’un peuple autochtone enraciné dans un territoire colonisé — le long de la côte atlantique du plateau guyanais, depuis le Venezuela jusqu’en Guyane — région également marqué par l’histoire de l’esclavage africain.

Lokono, Arawak ou Arawaka : quelle est leur langue ?

Comme mentionné précédemment, la majorité des Lokono vivant aujourd’hui en Guyane ont auparavant résidé au Suriname, où ils ont acquis le sranan tongo comme langue maternelle — un créole à base lexicale anglaise et néerlandaise, enrichi d’emprunts au portugais ainsi qu’à diverses langues ouest-africaines. Cette langue, largement utilisée dans les échanges quotidiens, s’est imposée dans leur vie de tous les jours.

Ainsi, les Lokono de Guyane sont des Amérindiens dont la langue maternelle est un créole issu du métissage linguistique[2] entre les langues des colonisateurs européens et celles des populations africaines réduites en esclavage. Cette situation illustre la complexité de l’histoire coloniale de la région et la capacité des peuples autochtones à s’adapter tout en affirmant leur identité. Mais au fond, quelle est la véritable langue des Lokono ? Les Lokono parlent l’arawaka[3].

En Guyane, seuls une trentaine de Lokono déclarent encore la maîtriser. Cependant, cette maîtrise est le plus souvent passive : ils comprennent la langue, mais ne la parlent pas couramment, voire pas du tout. Cependant, la jeune génération parle de plus en plus le français, qui pourrait devenir, d’ici une génération, leur langue maternelle, remplaçant ainsi le sranan tongo. Après plus de trente ans de présence en Guyane et en contact quotidien avec le français, le sranan tongo parlé localement s’est lui-même transformé, adoptant une teinte française, marquée notamment par de nombreux emprunts lexicaux au français.

Apprendre la langue, renouer avec l’héritage linguistique des ancêtres

En 2019, l’Année internationale des langues autochtones, proclamée par l’UNESCO, Anne-Marie Chambrier et Hafid Jellas, membres de la Fédération Lokono de Guyane (FLG), m’ont contacté pour me demander de « coordonner des ateliers de la langue de leurs aïeux ».

Quelques mois plus tard, ils m’ont informé avoir pris contact avec deux locuteurs d’arawaka : Roy Sabajo, du village Ywa, et Cyril Sabajo, du village Balaté. Depuis, le duo anime les ateliers, dont une vingtaine ont déjà été organisés.

Les ateliers de langue arawaka

Les ateliers débutent en juillet 2021. Sept membres de la FLG se sont rendus au village de Ywa pour participer au tout premier week-end d’atelier. Tous étaient rassemblés autour de Roy, le locuteur-formateur. Sa femme, Maureen, qui jouera un rôle essentiel par la suite, avait préféré rester en retrait lors de cette première rencontre.

Le premier atelier – Quelqu’un proposa de commencer par une discussion autour de l’abattis, un thème qui s’est rapidement révélé riche en vocabulaire. Ce choix a permis une première immersion dans la langue, à travers les sons des mots et l’exercice délicat de transcrire ce qu’ils entendaient.

Les participants ont découvert des sons inhabituels, absents du français et du sranan tongo, les deux langues qu’ils maîtrisaient jusque-là. Ils rencontraient notamment des difficultés à articuler certaines consonnes aspirées, rétroflexes, ou encore des voyelles longues, qui exigeaient une précision phonétique peu familière.

Un nouvel univers linguistique s’ouvrait à ces adultes, désireux de s’immerger dans leur culture et de renouer avec leur identité ethnique. Au-delà du vocabulaire lié à l’abattis, ils ont également appris qu’un rituel ancien existait autrefois dans leur communauté : il impliquait l’application corporelle de la fourmi flamande[4], un usage à la fois symbolique et initiatique.

Bien que les dictionnaires indiquent l’étymologie de quelques mots emprunts, ces ateliers ont été l’occasion de confirmer quelques-uns de ces mots arawaka qui sont rentrés dans le répertoire lexical du français : barbecue, cacique, colibri, canoë, iguane, mangrove, maïs, papaye et wacapou en sont des exemples.


[1] Balate 1000, Washina 100, Ywa et Stany 30, Village Cécilia 200 et Ste Rose de Lima 800 habitants.

[2] Les langues créoles sont une preuve de la résilience humaine face à l’oppression coloniale.

[3] Souvent, le nom du groupe ethnique est le même nom de la langue, les deux groupes arawak distinguent le nom ethnique du nom de leur langue d’identité : le groupe parikwene parle le parikwaki et le lokono l’arawaka.

[4] Fourmi flamande (Paraponera clavata) : nom local donné à une espèce de fourmi connue pour ses piqûres particulièrement douloureuses, parfois utilisée dans des rites de passage.

Nos lecteurs ont lu ensuite

X
Le téléchargement des PDF des numéros n'est pas inclus dans votre abonnement
Envie de télécharger ce numéro au format digital ?

L'intégralité des articles et les PDF pour 29€ par an
Je m'abonne
Logo payement
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.