« Face aux flux de cocaïne de la Guyane et des Antilles, l’État n’a plus les moyens de faire front ». Entretien avec Stéphane Quéré

Mules, gangs internationaux, pressions économiques, prisons sous tension : le trafic de cocaïne structure aujourd’hui une partie de la réalité sociale et sécuritaire des territoires ultramarins. Dans cet entretien réalisé lors de l'évenement "Les Outre-mer aux avant postes" organisé par Le Point, Stéphane Quéré, spécialiste du crime organisé, décrypte les mécanismes du narcotrafic, ses logiques économiques et les limites des réponses judiciaires et politiques mises en œuvre

Bonjour, je suis Stéphane Quéré. Je suis enseignant au Master de criminologie au CNAM, le Conservatoire national des arts et métiers, et par ailleurs j’édite un bulletin de veille consacré au crime organisé, sur différentes formes de criminalité organisée.

Rédaction Boukan : Très bien. Concernant la thématique qui nous intéresse, c’est-à-dire le trafic de cocaïne, est-ce qu’on peut d’abord s’intéresser aux différences entre les territoires ultramarins ? Est-ce qu’on peut distinguer la Guyane, les Antilles, mais aussi le Pacifique et l’océan Indien ? Est-ce qu’on peut dire que le trafic est présent partout, ou bien qu’il est particulièrement concentré dans certains endroits ?

Ça dépend du point de vue où on se place. Si on se place d’un point de vue métropolitain, les endroits stratégiques, les zones de rebond et de transit, ce sont clairement les Antilles et la Guyane.
La Polynésie française, ce sont surtout les Australiens qui s’y intéressent, ainsi que la Nouvelle-Calédonie. Il existe un trafic maritime, par bateau, voire par semi-submersibles, entre l’Amérique du Sud et l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, où la cocaïne est beaucoup plus chère.
C’est donc un territoire de passage, principalement en cargo ou en voilier, par les zones polynésiennes et néo-calédoniennes. Mais il existe aussi un trafic local important, qu’on oublie souvent, que ce soit pour la cocaïne ou la méthamphétamine, voire les deux.
Cela étant, d’un point de vue strictement métropolitain, voire parisien, le problème principal reste celui des mules en provenance de Guyane et des Antilles.

On a parlé de la fragmentation territoriale de la Caraïbe. Est-ce que le fait qu’il y ait autant de nations, autant d’îles, autant de systèmes juridiques constitue un avantage décisif pour les organisations criminelles ?

Déjà, le simple fait d’être en Belgique, avec deux zones linguistiques principales, constitue un avantage pour les criminels. Si vous ajoutez le Luxembourg, l’Allemagne, les Pays-Bas et la France à proximité, c’est un environnement idéal.
Si vous transposez cela aux Antilles, avec plusieurs îles sous juridictions différentes, avec des statuts différents, des accords différents, c’est évidemment un terrain extrêmement favorable pour les trafiquants et pour les réseaux criminels. Là-dessus, il n’y a pas vraiment de débat.

On observe aussi un développement de l’activité économique autour de la cocaïne. Est-ce qu’on peut déjà évaluer, en Guyane et aux Antilles, la part que cela représente dans l’économie, que ce soit en pourcentage ou en volume ?

Je pense que certains ont des estimations, mais moi je n’ai pas de chiffres précis là-dessus. Ce qui est clair, c’est que les réseaux utilisent la pauvreté des populations et la recherche d’une vie meilleure, notamment en recrutant des personnes comme mules.
Ces mules sont payées, selon les cas, mais on évoque généralement des montants autour de 2 000 à 3 000 euros par voyage, tous frais payés.
Il y a donc un attrait économique pour des populations paupérisées, mais aussi pour certains fonctionnaires qui peuvent être tentés par l’argent. Et cela, on le retrouve aussi en métropole. On est dans une logique classique de plata o plomo, l’argent ou le plomb.
Il y a des pressions sur les dockers antillais, guyanais ou métropolitains. On propose de l’argent et, en parallèle, on menace les familles. Il y a donc une double pression.
On a eu le cas, en juin 2023 de mémoire, de onze agents de la police aux frontières de Cayenne qui ont été interpellés pour corruption, impliqués dans un trafic de cocaïne avec un gang guyanais.
Donc l’argent est partout. Mais à l’échelle macroéconomique, je n’ai pas la réponse. Et il ne faut pas oublier qu’en Guyane, la cocaïne n’est qu’une activité illégale parmi d’autres : l’orpaillage illégal, le bois, les jeux clandestins, la borlette, la pêche illégale. C’est tout un ensemble.

Si on se concentre sur la question du trafic de stupéfiants et de la cocaïne, on parle parfois, sur chaque vol Cayenne–Paris, de chiffres très élevés, comme une dizaine de personnes par avion qui seraient chargées. Avec deux vols par jour, on arrive rapidement à des volumes importants.

Il y a eu des tests, mais on ne peut faire que des tests. Contrôler chaque personne prend énormément de temps pour les douaniers ou les policiers. Si vous détectez un avaleur ou un pousseur, il faut l’emmener dans un service médical, faire une radio, attendre que les produits soient expulsés, d’une manière ou d’une autre, avec des risques d’overdose, d’éclatement accidentel et donc d’overdose.
Tout cela prend du temps et coûte de l’argent. Ensuite, il y a l’engorgement des services judiciaires, puis l’engorgement des prisons. À un moment donné, les poursuites ont été arrêtées en dessous d’un certain seuil. En dessous d’un kilo, il n’y avait plus de poursuites. Entre un kilo et deux kilos et demi, on était convoqué devant le tribunal, et au-delà, on traitait différemment.

Il y a quand même une forme de démission.

Clairement. Face aux flux, on n’a pas les moyens de faire front. Et cela vaut pour les mules, mais aussi pour le maritime. On commence à voir apparaître des semi-submersibles. Je n’en ai pas eu connaissance aux Antilles ni en Guyane, mais j’en ai vu sur la côte nord de la Colombie et au Venezuela. Je suppose que le plateau des Guyanes serait une base de départ idéale, et que les Antilles constituent au minimum une zone de passage pour ces semi-submersibles.

On a entendu le discours de Donald Trump visant Nicolás Maduro, présenté comme un grand chef de cartel. Emmanuel Macron a peu étonnamment réagi à cette opération. On pourrait se demander s’il ne réagit pas parce que cela pourrait aider à la diminution ou à la gestion du trafic de cocaïne en Guyane.

Je ne pense pas. Le trafic de cocaïne n’est pas une pensée stratégique pour Emmanuel Macron. Il peut réfléchir en termes de relations avec le monde arabe, avec les anciennes colonies africaines, mais réfléchir en termes géopolitiques à l’influence du trafic de cocaïne, je n’en suis pas sûr. Et je pense que ni Macron ni Trump ne croient réellement à une diminution du trafic de cocaïne si Maduro quittait le pouvoir.

Ça n’aurait donc pas d’impact.

Non. Et puis, qui serait à la tête du Venezuela ? Probablement la numéro deux. Et la CIA vient d’annoncer qu’elle implantait un centre sur place. Donc non.

Lors de votre intervention, avez-vous abordé la question des gangs ? Est-ce qu’on sait s’il s’agit de petites structures de banditisme ou de grosses organisations, comme celles que vous étudiez habituellement ?

Ça dépend des groupes. Ce sont parfois des acteurs locaux, voire régionaux, relativement importants.
On a parlé des gangs de Trinidad, notamment les « 7even » et les «6ixx ». Ce sont de gros gangs, désormais présents aux Antilles et en Guyane, et leur apparition a alerté les services de répression français, qui se sont demandé qui étaient ces gens-là, notamment en Guadeloupe.
« Sektion Kriminel » (SK) et certains gangs locaux ont une place importante, avec une présence en métropole.
La même chose vaut pour les factions brésiliennes, très présentes en Guyane. On estime qu’environ 20 % des détenus sont brésiliens, ce qui est énorme.
Il existe une politique de transfèrement visant à casser les réseaux en envoyant des détenus vers la métropole. Mais cette politique permet aussi de diffuser les modes de fonctionnement des gangs et des factions brésiliennes, déjà implantées en Europe, notamment au Portugal, en Espagne, et par capillarité en France.
Si vous transférez des détenus brésiliens membres de factions de Cayenne vers des établissements pénitentiaires franciliens, vous diluez certes le problème local, mais vous favorisez aussi des connexions avec d’autres trafiquants, notamment en banlieue.

Face à l’ampleur du phénomène, quelles seraient les solutions ? Quand on est à ce niveau de non-maîtrise des flux, que reste-t-il aux gouvernements ? Est-ce qu’une forme de légalisation pourrait être une solution pour éviter de s’enfoncer davantage et de produire toujours plus de criminalité ?

On a deux solutions extrêmes, ou plutôt deux modèles.
Le premier est celui de la légalisation. Mais cela pose immédiatement des questions : à qui vend-on et à quel dosage ? Aujourd’hui, il existe du cannabis avec des taux de THC extrêmement élevés. Le cannabis naturel se situe entre 2 et 6 %, alors que ce qui se vend en métropole est plutôt autour de 30 %.
On ne peut évidemment pas vendre des produits à 90 % de THC sans poser de graves problèmes sanitaires.
On a peu de recul, mais le Canada, qui a légalisé en 2018, montre déjà certaines limites. Il existe toujours un marché du cannabis illégal, et les groupes criminels, qu’il s’agisse de la mafia montréalaise ou des gangs de motards, sont présents dans l’industrie légale.
On observe également une exportation des productions légales, notamment vers l’Europe et parfois vers les Antilles, parce qu’il s’agit de produits de bonne qualité.

Et le second modèle ?

Le second modèle, c’est la répression massive, comme on l’observe au Salvador. On incarcère à grande échelle, avec les atteintes aux droits de l’homme que cela implique.
Ce que l’on constate, en revanche, c’est une chute drastique du taux d’homicides. Sur le terrain, les populations sont soulagées. Les gens ressortent dans la rue, les enfants peuvent aller à l’école seuls, ce qui n’était pas le cas auparavant. Il y a une forme de respiration sociale. Mais c’est un choix politique lourd. Est-ce qu’on accepte les erreurs judiciaires, les atteintes aux droits fondamentaux, en échange d’une baisse des homicides et d’un retour à une vie plus tranquille ?
Personnellement, je n’ai pas de réponse tranchée. Je pense qu’il faudrait probablement combiner plusieurs approches, mais on part de très loin et la problématique est immense.

D’autant plus qu’on n’a pas beaucoup de recul sur les effets réels de ces politiques, au-delà de l’effet de communication.

Dans les faits, la population semble plutôt satisfaite de son président. Après, il y a évidemment un envers du décor. D’autres pays s’y intéressent, comme le Guatemala, le Honduras, voire l’Argentine.
À une autre échelle, on observe aussi en France le retour des quartiers de haute sécurité en prison, qui avaient été démantelés. Aujourd’hui, les activités criminelles en détention ne sont plus tenables, notamment à cause des téléphones portables, des drones, et des moyens technologiques.

Rédaction Boukan : Il y a quand même un gros débordement. Et ce qui pose aussi problème en Guyane, c’est le fait d’envoyer en prison des personnes totalement vierges de tout casier judiciaire, qui se retrouvent ensuite incarcérées en métropole, dans des prisons qu’elles ne connaissent pas, et qui finissent par devenir délinquantes alors qu’elles ne l’étaient pas au départ. Cette logique-là ne semble pas tenable non plus.

Oui. Ils ont commis un délit, bien sûr, et il est normal de sanctionner. Mais est-ce que la sanction doit passer automatiquement par la prison ? Je n’en suis pas certain.

Ça dépend aussi de l’endroit où ils tombent.

Ça dépend de beaucoup de choses : de l’endroit, de la personne, de son milieu social, de son parcours.
Le problème, c’est que la personnalisation des peines, aujourd’hui, plus aucun tribunal en France n’a réellement le temps de la faire. Personne n’a plus le temps de faire quelque chose de véritablement humain. Il y a clairement un problème. Les gangs contrôlent les prisons en Guyane et contrôlent aussi certains quartiers en métropole.
Il y a eu un exemple très marquant dans une prison guyanaise, à Montjoly, près de Matoury. Une vidéo est sortie, tournée à l’intérieur de la prison, montrant un responsable de la faction brésilienne Comando Vermelho, entouré de membres de gangs guyanais.
Cela montre qu’il existe des connexions très fortes entre les factions brésiliennes et les gangs locaux. Ces connexions se prolongent évidemment en métropole, notamment dans certaines communautés guyanaises, en particulier dans l’ouest de la France, où ces réseaux communautaires, familiaux et amicaux se structurent, avec des règlements de compte à la clé.

On voit que le ministère de la Justice essaie d’adapter ses outils et de travailler davantage sur le crime organisé à l’échelle de la mafia, parce que les choses se structurent beaucoup plus vite que l’administration. Est-ce que cela va dans le bon sens ? Est-ce que c’est une manière de rattraper le temps perdu, ou est-ce qu’il faudrait, au contraire, dissocier la question du narcotrafic de celle de la surpopulation carcérale ?

La première question, c’est de savoir si ça va dans le bon sens. Oui, clairement. Est-ce que ce n’est pas trop tard ? Je ne sais pas. Je reste relativement optimiste. On a connu plusieurs moments de bascule où les choses auraient pu évoluer différemment.
En 1992, par exemple, après l’assassinat des juges Falcone et Borsellino en Italie, la France a créé une commission d’enquête parlementaire sur les tentatives de pénétration de la mafia en France. Ce rapport était de très grande qualité.
À l’époque, on parlait encore de tentative d’implantation. Pourtant, si l’on remonte dans l’histoire, on constate que des meurtres mafieux existent en France depuis plusieurs décennies.
Mais on n’a pas réellement pris ce tournant. Il y a eu des évolutions législatives, comme la loi Perben II, mais sans changement radical.
Pendant longtemps, on s’est dit que la mafia, c’était un problème italien, méditerranéen, presque folklorique. On n’a pas vraiment réagi.

Ce n’était pas perçu comme un problème comparable au nôtre.

Exactement. Ce qui a changé, c’est que désormais, ce sont des pays qui nous ressemblent qui sont touchés. On a la princesse des Pays-Bas menacée d’enlèvement, des ministres de la Justice et de l’Intérieur belges et néerlandais sous pression, la Suède, pourtant grand pays social-démocrate, qui envisage d’abaisser à treize ans l’âge de la responsabilité pénale.
Là, on ne peut plus dire que ce sont des cas isolés ou exotiques. Il y a aussi la situation à Marseille, avec de plus en plus de victimes innocentes. Quand un adolescent de quatorze ans, impliqué dans un point de deal, est tué, on peut encore se poser la question de son implication. Mais quand une étudiante de vingt-deux ans, chez elle, en train de réviser, se prend une balle perdue, là, ça interpelle vraiment.
Pendant longtemps, on a aussi relativisé en disant que Marseille était un cas à part, comme la Corse. Mais cette grille de lecture ne tient plus.

Il y a aussi eu des affaires très marquantes récemment.

Oui. L’évasion de Mohamed Amra, du côté de Rouen, avec l’exécution quasi de sang-froid de deux agents pénitentiaires, a profondément choqué. Cela a provoqué une réaction en interne, à la fois dans l’administration pénitentiaire et au sein du ministère de la Justice. C’est dans ce contexte qu’ont été créés les quartiers spécialisés contre le crime organisé.

Propos recueillis par Pierre-Olivier Jay, rédacteur en chef de Boukan

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