Le Goémon à Saint-Pierre-et-Miquelon : de l’art du potager à l’or bleu de demain
“On redécouvre que le goémon, c’est de l’or pour la terre.”
À Saint-Pierre-et-Miquelon, la vie est rythmée par les saisons et la nature. Depuis des siècles, la mer charrie les algues. Et lorsque viennent les premières tempêtes automnales, les habitants viennent ramasser le goémon : un mélange d’algues marines sur les plages de cet archipel, au croisement des courants du Gulf Stream et du Labrador.
C’est une tradition héritée des premiers occupants, souvent d’origine bretonne ou basque. À l’époque, rien ne se perdait et le goémon servait à la fois d’engrais, de litière, parfois même de combustible. Les raisons : l’éloignement de l’archipel et sa dépendance alimentaire en fonction du ravitaillement par bateau.
C’est ainsi que ces îliens avaient aussi pris l’habitude d’avoir un jardin potager comme complément alimentaire et d’utiliser les ressources naturelles disponibles, dont « les algues ou les déchets de morue, des coquilles d’oursins, de crustacés ou de homards pour nourrir la terre et avoir une meilleure récolte », comme le souligne Evelyne Artano, ancienne maraîchère.
Du zéro déchet sans le savoir, et un cadeau de la mer aux jardiniers.
Depuis quelques années, les institutions locales et des associations de jardinage valorisent le retour aux engrais naturels dans le compost et ouvrent la voie vers l’utilisation des ressources locales.
Sur l’île de Miquelon, riche d’une tradition agricole, la collectivité territoriale encourage même une agriculture plus durable, ramasse pour la population des tonnes de goémon et propose un service d’épandage.
Aujourd’hui, au-delà de l’agriculture, l’or brun a un potentiel écologique et économique considérable et pourrait devenir l’or bleu de l’archipel.
La récolte du Goemon
“des seaux, une brouette, une fourche et beaucoup d’huile de coude“ Evelyne Artano
C’est en ces termes que cette ancienne maraîchère résume le ramassage du goémon. À 81 ans, elle continue cette tradition annuelle. Elle est venue ce matin aux premiers rayons du soleil, après ces quelques jours de tempête à l’anse du Diamant, balayée par les vents.
Elle y retrouve Hélène, qui a découvert l’art du jardin et du goémon par son papa il y a quelques années. Deux générations de femmes, bientôt rejointes par Marie, la benjamine de 25 ans.
Et lorsqu’elles plient sous le poids de leur récolte, dans des seaux pleins à déborder d’algues bordeaux-brun, la pause s’impose et les souvenirs, anecdotes et astuces s’invitent. C’est le temps de la transmission devant ces tas bruns et odorants qui s’amoncellent au fur et à mesure des coups de vent.
La ressource semble inépuisable, riche mais fragile. En tout cas, elle est largement suffisante pour les besoins des habitants de l’archipel.
En hiver, la charité de dame nature
“engraisser son jardin c’est avoir de meilleurs résultats”” Sylvie Allen Mahé
Si les voyages sont nombreux et les quantités ramassées importantes, plusieurs tonnes par jardin, le goémon va beaucoup réduire en se décomposant. C’est pourquoi Evelyne conseille de recouvrir la terre d’une épaisseur de 30 à 40 cm d’algues sur toute la surface du jardin, car en pourrissant, il va réchauffer la terre mais aussi lui apporter des oligoéléments, des minéraux, du calcium et du magnésium, etc.
Ainsi vont-elles favoriser la germination des plantes. Mais attention, prévient Evelyne : « à ne pas en mettre dans les serres car, d’après mon expérience, les tomates auront un goût trop salé ».
Par contre, les anciens conseillent de prévoir des petits tas supplémentaires de goémon, qui serviront lors des plantations.
Au Printemps, le temps du potager
“c’est le renouveau du jardin, la reprend, la vraie” Evelyne Artano
Dès le printemps, dans l’archipel, la nature se réveille et les habitants repartent, pour certains, à Miquelon ou à Langlade cultiver leur jardin. Sur cette île, derrière chaque maison se trouvent un jardin et un bateau. C’est à qui aura le plus beau jardin.
Sur Facebook, des petites annonces proposent des échanges de semis et des astuces.
Toute la vie se tourne vers le jardin. C’est le cas d’Evelyne qui, dès les beaux jours, chavire sa terre, creuse ses sillons, y place son goémon et plante ses laitues, pissenlits, courgettes… plus gourmandes en azote et très friandes de goémon.
La saison est courte, de juillet à septembre, mais les cultures devraient lui apporter un complément, même si elle n’est pas encore totalement autosuffisante.
Aujourd’hui, elle est heureuse de pouvoir transmettre aux plus jeunes qui « reprennent le flambeau ».
Le renouveau du jardinage
“on a une bonne dynamique sur le territoire”Sylvie Allen Mahé
À Saint-Pierre, la capitale, depuis quelques années, l’association France Nature Environnement et son jardin éducatif et partagé participent à une prise de conscience d’un jardinage plus durable et d’une ouverture à de nouvelles expérimentations.
Que ce soit sur des cultures oubliées comme le topinambour ou même l’utilisation d’autres ressources de la mer comme la paillole ou les coquilles de coquillages, comme les huîtres, ou encore les oursins ou les homards, les jardiniers testent, sur les conseils des anciens, ce que la nature offre localement. Mais « tout dépend de la météo et les résultats sont toujours incertains », confirme Sylvie Allen Mahé, coordinatrice des projets Environnement au sein de la collectivité.
Néanmoins, sur un territoire où tout, ou presque, doit être importé, le goémon et autres ressources de la mer incarnent une autonomie retrouvée.
« Il offre un potentiel économique et écologique considérable. »
Mais bien plus qu’une algue échouée, le goémon tisse le lien entre mer et terre, entre tradition et jardinage, entre ressource locale et autonomie insulaire. Il incarne l’avenir d’une nouvelle économie insulaire, sobre, circulaire et enracinée dans la nature.
