« L’Outre-mer ne souffre pas d’un manque d’argent, mais d’un logiciel d’Etat devenu inadapté » – Interview de Patrick Lingibé
Rédaction Boukan – Vous interveniez lors de la cinquième édition de l’événement Les Outre-mer aux avant-postes, organisée par Le Point et L’Express. Pouvez-vous revenir sur le contexte de votre invitation et sur le thème de votre intervention ?
Patrick Lingibe – J’ai été invité par Le Point dans le cadre de la cinquième édition des Outre-mer, aux avant-postes, au regard de mes travaux publiés sur les Outre-mer et des propositions innovantes que je formule. J’ai d’ailleurs créé le site de référence www.drom-com.fr, qui présente les treize territoires ultramarins français dans leur dimension, notamment institutionnelle, historique, géographique, territoires que très souvent, la majorité des Français connaît mal, voire ne connaît pas du tout. Combien de Français savent, par exemple, que la plus grande frontière terrestre de la France se situe en Guyane, avec plus de 730 kilomètres ? De même, la plupart ignore que la France possède une frontière maritime avec le Mexique, avec l’île Clipperton, perdue dans l’océan Pacifique Nord. C’est grâce à ses territoires ultramarins que la France dispose d’une zone économique exclusive considérable et jalousée au niveau mondial. Lors de cet événement, j’animais une table ronde avec Hervé Tonnerre, directeur Outre-mer de la Banque des Territoires. Notre échange portait sur le thème de l’État face à son désengagement, et plus précisément sur ce que l’organisateur de l’évènement a appelé le « mur de l’investissement » dans les Outre-mer.
Rédaction Boukan – Dans les territoires ultramarins, les besoins en logement, en eau ou encore en énergie sont immenses, alors que les financements publics semblent se contracter. Selon vous, est-ce avant tout un problème de manque de moyens ou un problème de cadre juridique inadapté ?
Patrick Lingibe – Les Outre-mer accusent très clairement un retard structurel profond. Ce n’est pas une opinion personnelle isolée : de nombreux rapports, constats institutionnels et études le démontrent, depuis des années. Il existe un décrochage manifeste, notamment dans les cinq départements et régions d’outre-mer, qui sont pourtant les territoires qui se rapprochent le plus du modèle hexagonal.
Pourquoi ces territoires, en particulier ? Parce qu’ils sont soumis, de manière quasi automatique, au même système juridique, législatif et réglementaire que l’Hexagone. Or, malgré cette assimilation juridique, on observe des taux de pauvreté extrêmement élevés, un produit intérieur brut très faible, pour ne pas dire en berne. Cela pose une vraie question.
On pourrait penser que ce décrochage est uniquement lié à un manque d’argent. Or, ce n’est pas si simple. Des masses financières importantes sont déversées régulièrement. Pourtant, les indicateurs restent durablement au rouge. À mon sens, cela montre que le problème principal n’est pas uniquement budgétaire. Le véritable problème, c’est le logiciel utilisé par Paris à l’égard de l’Outre-mer. Ce logiciel n’est plus adapté aux réalités de ces territoires, et il est temps d’en changer.
La première difficulté est une difficulté normative. Les départements et régions d’outre-mer évoluent dans des référents économiques, sociaux, culturels et géographiques, radicalement différents de ceux de l’Hexagone. Appliquer un système juridique, en copier-coller, sans réelle adaptation, n’a pas de sens. Prenez l’exemple de la Guyane : ce territoire est enclavé entre le Suriname et le Brésil, deux pays qui n’ont ni la même culture juridique, ni les mêmes normes, ni les mêmes pratiques que la France ou l’Union européenne. Il y a là un véritable choc normatif.
Rédaction Boukan – Vous évoquez également un problème de relation entre l’État et les territoires ultramarins.
Patrick Lingibe – Oui, et c’est un point fondamental. Quelle relation l’État entend-il réellement entretenir avec des collectivités situées à plusieurs milliers de kilomètres de l’Hexagone ? Jusqu’à présent, cette relation n’a pas été une relation de co-décision. Très souvent, les dispositifs sont pensés à Paris, adoptés à Paris, puis appliqués dans les territoires ultramarins, avec l’idée implicite qu’ils pourront être adaptés localement.
Mais cette adaptation n’est ni clairement assumée, ni réellement partagée. Elle est vécue par les Ultramarins comme une forme de contrainte, voire de soumission, et non comme un processus de co-construction. Les élus locaux ne sont pas pleinement associés en amont, et j’irais même plus loin : le citoyen ultramarin est totalement absent de ce processus.
Or, en tant que républicain affirmé, je considère que le citoyen doit être au cœur de l’action publique. C’est lui, le bénéficiaire final des politiques publiques. Aujourd’hui, il est dans une position où il subit des décisions prises ailleurs, sans véritablement y être associé.
Rédaction Boukan – Vous avez également alerté très tôt sur les enjeux géopolitiques qui concernent l’Outre-mer.
Patrick Lingibe – Effectivement. Dès janvier 2020, j’avais alerté, lors d’une audition à l’Assemblée nationale, sur le fait que l’Outre-mer était en train de devenir un terrain de jeu pour des puissances étrangères. À l’époque, ce discours pouvait sembler excessif. Aujourd’hui, les faits me donnent malheureusement raison. Le monde s’est transformé aujourd’hui en une carte où s’affrontent des intérêts géostratégiques et géopolitiques entre des Etats qui entendent influer et peser sur la conduite des affaires mondiales. Il est temps de se réveiller et de constater que les territoires ultramarins français sont une donnée essentielle dans cette lutte d’influence entre Etats où les rapports ne sont que des rapports de pur intérêts et non amicaux.
Cette immixtion extérieure s’inscrit dans un contexte de sentiment d’abandon, ressenti par une partie des populations ultramarines, en particulier les jeunes. Beaucoup ont l’impression de ne pas faire pleinement partie d’un ensemble national. Cela alimente un réveil culturel, et surtout identitaire, très fort, qui peut être instrumentalisé par des puissances étrangères.
Quand des populations sont en désillusion, en perte de repères, il est toujours plus facile de leur proposer des voies alternatives. Or, ces voies, à mon sens, conduiront à des impasses, tant sur le plan politique que social.
Ce sentiment de désillusion se traduit, malheureusement, par un désengagement électoral massif, comme je l’ai souligné dans ma Tribune précitée. Pourtant, sans une participation forte des électeurs ultramarins, les meilleures analyses, les rapports les plus pertinents, ou même les budgets les plus ambitieux, ne pèsent guère face aux arbitrages parisiens. Peser sur les décisions de l’État, c’est d’abord peser dans les urnes. Or, les chiffres sont implacables : en 2024, l’Outre-mer comptait 2 001 576 électeurs inscrits pour une population de 2 874 567 habitants. Pourtant, lors des législatives de juin-juillet de la même année, seuls 894 703 électeurs ont exercé leur droit de vote. Près de 1,1 million d’électeurs se sont abstenus, soit un taux d’abstention de 55,27 %. Pire encore, dans certains territoires, cette fracture démocratique atteint des sommets : 69,16 % en Guyane, 67,51 % en Martinique, 65,33 % en Guadeloupe, et jusqu’à 71,07 % à Saint-Martin et Saint-Barthélemy. Comment espérer influer sur les priorités nationales quand un électeur ultramarin sur deux renonce à l’outil le plus puissant que la République lui offre encore : le bulletin de vote ? Comment convaincre un gouvernement de repenser sa relation avec nos territoires, quand ceux-ci restent statistiquement marginaux sur la carte électorale hexagonale ? Cette abstention record n’est pas un simple constat, c’est un signal d’alarme. Elle reflète un découragement profond, mais aussi une opportunité manquée : celle de faire des scrutins nationaux un levier pour affirmer notre poids démographique, stratégique et symbolique. Sans ce réveil électoral, les Outre-mer continueront d’être des acteurs passifs d’un système qui se décide sans eux.
Rédaction Boukan – La Nouvelle-Calédonie a cristallisé ces inquiétudes, avec des ingérences étrangères clairement identifiées.
Patrick Lingibe – Oui, mais il ne faut surtout pas limiter cette analyse à la seule Nouvelle-Calédonie. Tous les territoires d’outre-mer sont concernés. La France possède treize territoires ultramarins et la deuxième façade maritime mondiale. En termes de géostratégie et de géopolitique, cela suscite nécessairement des appétits et des jalousies de la part de pays étrangers, y compris de pays dits « amis ».
On a beaucoup focalisé l’attention sur la Nouvelle-Calédonie, en raison des émeutes et de la question du nickel, mais d’autres territoires sont tout aussi stratégiques et attractifs. Même ceux auxquels on ne pense jamais. Nous ne vivons pas dans un monde de naïveté : la concurrence entre puissances étatiques est une réalité perceptible.
Rédaction Boukan – Face à cette situation, la différenciation juridique et l’expérimentation locale peuvent-elles constituer des solutions ?
Patrick Lingibe – – Je ne crois pas à l’uniformité. L’uniformité ne fonctionne que lorsque les territoires sont comparables. Or, l’Outre-mer démontre précisément l’inverse. La continuité territoriale est largement théorique. Pour un ultramarin qui arrive en Hexagone, il y a un choc climatique, mais aussi un choc culturel .
À force de promouvoir une égalité uniforme et une assimilation juridique, on a véhiculé l’idée que les identités locales devaient s’effacer. Aujourd’hui, on en paie le prix avec un réveil identitaire particulièrement intense qui n’est pas propre aux Outre-mer, même s’il y est plus marqué. On observe d’ailleurs ce phénomène dans l’Hexagone, avec le retour des régionalismes.
La République doit être pensée comme un réceptacle d’identités et de valeurs. Les régions et les identités locales ont toujours existé et survécu, malgré le jacobinisme. La France compte plus de 38 000 communes : ce n’est pas un hasard. Le fait identitaire est une réalité puissante.
Ne pas reconnaître cette réalité conduit à l’échec. Il est évident qu’un Martiniquais, un Guadeloupéen ou un Guyanais se sentira plus proche d’Aimé Césaire que de Victor Hugo. Ce n’est pas une opposition : on est toujours plus proche de ce qui nous ressemble et nous parle.
Rédaction Boukan – L’État semble pourtant éprouver des difficultés à faire évoluer son approche.
Patrick Lingibe – La question centrale est celle de la vision de l’État pour les Outre-mer. Chaque territoire est un cas particulier, avec un statut différent. Aucun de ces 13 territoires ne ressemble réellement à un autre. Même deux territoires très proches géographiquement, comme la Guadeloupe et la Martinique, sont profondément différents sur les plans sociologique et culturel.
C’est pour cette raison que j’ai plaidé pour une réforme du ministère des Outre-mer. Ce ministère manque de poids politique et de moyens au regard de l’ampleur de la mission qui lui est confiée. Gérer treize territoires aussi différents nécessiterait une spécialisation beaucoup plus poussée au sein de l’administration, notamment par bassins géographiques.
Rédaction Boukan – Certains vont jusqu’à remettre en question l’existence même d’un ministère des Outre-mer.
Patrick Lingibe – – La question peut être posée. Ce ministère est en partie l’héritier d’une organisation issue de la période coloniale en l’espèce le ministère des colonies. Cela montre la difficulté que nous avons encore, collectivement, à repenser notre rapport aux territoires ultramarins. Cependant, la réalité est qu’au regard de la complexité des dossiers ultramarins, il faut une véritable expertise. Je suis personnellement pour la transformation du ministère des outre-mer, aujourd’hui ministère de second plan, en un grand ministère disposant de moyens humains et matériels très importants nécessaires à répondre aux défis des outre-mer français. Ce qui manque aujourd’hui aux Outre-mer, c’est un ministère véritablement doté d’une administration de mission très forte avec des moyens conséquents afin de porter la parole de l’Etat dans chaque territoire et répondre aux défis de ce dernier.
Rédaction Boukan – En Guyane, malgré d’importants investissements pénitentiaires depuis 2017, la problématique du narcotrafic demeure très forte. L’État a-t-il réellement les moyens d’y faire face ?
Patrick Lingibe – Le narcotrafic ne concerne pas uniquement l’Hexagone. L’Outre-mer est pleinement concerné, car il constitue une porte d’entrée stratégique. La Guyane est un cas emblématique : elle se situe dans un environnement sud-américain marqué par des réseaux criminels structurés, aux portes de pays qui ne pratiquent pas le droit européen.
Les outils juridiques actuellement à disposition de l’État sont pensés pour des départements « classiques ». Ils ne sont pas adaptés à une délinquance transnationale de ce type. C’est pourquoi je défends, depuis longtemps, l’idée d’un droit dérogatoire et expérimental, notamment à travers l’article 37-1 de la Constitution.
Ce dispositif permettrait de déroger temporairement au droit commun, de tester des réponses adaptées, puis d’en évaluer les résultats. A mon sens, il est impératif que l’État se donne les moyens d’assurer sa souveraineté et la sécurité des populations Il faut être lucide sur cette réalité qui nous fait bien comprendre la dureté des bassins de vie dans lesquels évoluent les outre-mer français.
Rédaction Boukan – Sur la question du mur de l’investissement, comment expliquer que des fonds européens restent largement sous-utilisés dans certains territoires ?
Patrick Lingibe –Il y a d’abord un problème d’adaptation du cadre juridique européen aux réalités des régions ultrapériphériques françaises. Ensuite, il existe une responsabilité collective. Les fonds européens nécessitent souvent un cofinancement que certaines collectivités n’ont tout simplement pas les moyens d’assumer.
Il faut aussi évoquer un problème d’ingénierie. Le droit communautaire est complexe, les procédures sont lourdes et chronophages. Il faut donc, territoire par territoire, se poser une question simple : qui est le plus pertinent pour piloter un projet donné ? L’État, la collectivité régionale, la commune ?
Pour le citoyen, la réponse importe peu. Ce qui compte pour lui, c’est que le service auquel il attend soit rendu et que le projet aboutisse.
Rédaction Boukan – Si vous deviez identifier une réforme prioritaire pour sécuriser l’investissement dans les Outre-mer, laquelle mettriez-vous en avant ?
Patrick Lingibe – Un territoire ne se développe pas uniquement par la politique, mais surtout par l’économie. Il faut sécuriser l’environnement économique et attirer les investisseurs. J’ai proposé dans la Tribune que j’ai publiée sur le site du Point notamment la création d’un fonds souverain ultramarin, lequel serait abondé notamment par la diaspora ultramarine qui est très importante dans l’Hexagone et à l’extérieur du territoire national.
La réforme essentielle consisterait à reconsidérer et à redimensionner la relation entre l’Hexagone et les Outre-mer, dans une logique d’autonomie responsable. Cela suppose de donner également aux représentants locaux de l’État des outils juridiques clairs, dérogatoires et sécurisés, répondant aux défis et problèmes rencontrés au niveau des territoires ultramarins. L’autre volet, qui, à mon sens, est tout aussi important et est porté implicitement par les débats d’évolution institutionnelle dans les DROM, est celui de l’identité culturelle des populations ultramarines. Il faut donc changer de logiciel pour l’Outre-mer, afin de provoquer un triple choc : économique, culturel et normatif.
C’est à ces conditions que l’on pourra, à mon sens, restaurer la confiance, sécuriser l’investissement et permettre aux territoires ultramarins de construire un avenir durable et serein, au sein de la République, où la promesse d’égalité est restée, pour les populations des DROM, hors d’atteinte, pour la plupart.
Propos recueillis par Pierre-Olivier Jay
