« La bonne stratégie n’est pas d’être fort partout, mais de conserver une capacité de réaction rapide. » Entretien avec Jean Hausermann, vice-amiral d’escadre

À l’occasion de l’événement « Les Outre-mer aux avant-postes », organisé par Le Point, nous avons interviewé Jean Hausermann. Vice-amiral d’escadre, il incarne une trajectoire où l’expertise militaire de haut niveau rencontre aujourd’hui la réflexion stratégique civile. Ancien commandant de forces en opérations, acteur clé de la lutte contre la piraterie et le narcotrafic, il a occupé les plus hautes fonctions de planification et d’inspection au sein des armées françaises. Il est aujourd’hui le chef de la majeure « enjeux et stratégies maritimes « de l’Institut des Hautes Etudes de Défense nationale (IHEDN).

Rédaction Boukan : Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer votre rôle au sein de l’Institut des hautes études de la Défense nationale ?

Jean Hausermann : Je suis vice-amiral d’escadre et chef de la majeure Enjeux et stratégie maritime à l’IHEDN. Cette majeure a une particularité importante : elle accueille des auditeurs ultramarins. Il s’agit de responsables aux profils très variés – chefs d’entreprise, élus, parlementaires, journalistes, enseignants, chercheurs et militaires. La campagne de recrutement pour l’année 2026-2027 a d’ailleurs commencé.
Notre objectif est de les former aux grands enjeux de défense nationale et de résilience. L’apport des territoires ultramarins est extrêmement riche, car ils offrent un éclairage stratégique souvent sous-estimé.


L’IHEDN est parfois perçu comme un think tank. Est-ce exact ?

Pas tout à fait. L’IHEDN est avant tout un organisme de formation placé sous l’autorité du Premier ministre. Il part d’un constat simple : la défense et la résilience d’un pays ne relèvent pas uniquement des forces armées.
Elles concernent aussi l’économie, l’énergie, la démographie, le numérique, le droit. L’enjeu est de faire se rencontrer des acteurs qui, habituellement, ne travaillent pas ensemble, afin qu’ils comprennent leurs différences et apprennent à coopérer..


Surveillance maritime en Guyane : des moyens en progression ?

En Guyane, la surveillance de la zone économique exclusive est un sujet central. Les moyens sont-ils à la hauteur de l’immensité du territoire ?

Les moyens ont beaucoup progressé, tant en nombre qu’en qualité. La Marine nationale, la gendarmerie maritime, l’armée de l’Air et de l’Espace sont pleinement mobilisées.
Des avions de surveillance maritime, des patrouilleurs et, plus récemment, des drones mis en œuvre par la préfecture permettent de détecter et d’intervenir contre la pêche illégale, principalement côtière. Aujourd’hui, la capacité de détection et d’intervention est réelle.


L’arraisonnement reste pourtant complexe…La stratégie va-t-elle monter en puissance ?

Oui, ce sont des opérations exigeantes, parfois musclées, qui nécessitent un réel savoir-faire. Les marins peuvent être appuyés par des gendarmes maritimes, voire des forces d’intervention.
Un point clé est la confiscation des coques et la destruction des filets. Cela pose aussi un enjeu industriel et environnemental, mais c’est surtout un moyen efficace de toucher les pêcheurs illégaux au portefeuille.


Orpaillage illégal : une adaptation permanente

En forêt, l’orpaillage illégal reste une problématique majeure. La stratégie évolue-t-elle ?


L’opération Harpie est déjà atypique, puisqu’elle engage les forces armées – notamment l’armée de Terre – sur un champ relevant habituellement de la sécurité intérieure.
La forêt guyanaise est immense et difficile d’accès. L’adaptation est permanente : repérage des sites actifs, neutralisation de la logistique des garimpeiros, surveillance des flux, voire interception de l’or en sortie de territoire. Là encore, toucher l’économie du système est déterminant.


Peut-on parler de menace hybride mêlant criminalité, environnement et déstabilisation ?

Aujourd’hui, nous sommes face à une criminalité organisée – très structurée pour l’orpaillage, plus artisanale pour la pêche illégale.
L’hybridité, au sens stratégique, renvoie plutôt à des actions étatiques : désinformation, sabotage, pressions indirectes. À ma connaissance, ce type de menace ne se manifeste pas actuellement en Guyane.


Protection du Centre spatial guyanais

Des scénarios prospectifs ( cf Ces guerres qui nous attendent par Red Team ) évoquent une attaque du Centre spatial guyanais. Est-ce une vraie préoccupation ? ?

Absolument. Le Centre spatial guyanais est un élément clé de l’autonomie stratégique française et européenne.
Sa protection repose sur plusieurs niveaux : forces terrestres aguerries, surveillance maritime, moyens aériens (hélicoptères, avions de chasse ponctuellement projetés), protection passive des infrastructures, et surtout le renseignement, qui permet d’anticiper toute action hostile.


Présence militaire et capacité de réaction

Faut-il renforcer durablement les moyens militaires dans les outre-mer ?

Depuis deux ans, les forces armées ont engagé un renforcement des effectifs dans l’ensemble des territoires ultramarins. Cela concerne la Marine nationale, l’armée de l’Air et de l’Espace et l’armée de Terre.
La Marine reçoit de nouveaux bâtiments, plus armés, parfois porte-drones, avec un effet dissuasif important. Les moyens aériens sont renouvelés et prépositionnés. L’armée de Terre dispose de plus de drones et de véhicules adaptés.
À cela s’ajoutent des démonstrations de force, comme les déploiements Pégase ou la mission Clemenceau, qui montrent la capacité de la France à réagir rapidement, même très loin de l’Hexagone.


Une stratégie de réaction plutôt que de dispersion

Pourquoi ne pas implanter davantage de bases permanentes aériennes dans les Outre-mer ?

Le renforcement des infrastructures existantes – ports, bases aériennes, dépôts de carburant, dépôts de munitions – est en cours.
Mais la dispersion excessive des moyens serait contre-productive. La priorité reste la capacité de réaction rapide : être capable d’intervenir là où une menace émerge, plutôt que de figer des forces partout.
Si nous avions des ressources illimitées, nous ferions autrement. Ce n’est pas le cas.


Entretien réalisé par Pierre-Olivier Jay

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