« Être le “pilier du foyer” n’a jamais donné aux femmes le pouvoir dans l’espace public. » Entretien avec Isabelle Hidair Krivsky

Professeure des universités en anthropologie à l’Université de Guyane, Isabelle Hidair-Krivsky analyse depuis de nombreuses années les inégalités de genre et les constructions sociales dans les territoires ultramarins. Ancienne directrice régionale aux droits des femmes en Guyane, elle éclaire dans cet entretien les écarts persistants entre les politiques publiques nationales et les réalités vécues par les femmes outre-mer.
Boukan rédaction — Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer le thème de votre intervention ?

Isabelle Hidair-Krivsky — Je suis Isabelle Idair-Krivsky, professeure d’université en anthropologie. Mon intervention porte aujourd’hui sur les droits des femmes dans les territoires ultramarins. Elle part d’un constat : les politiques publiques pensées dans l’Hexagone ne se déclinent pas de la même manière dans les outre-mer, et cette différence produit, voire aggrave, des inégalités spécifiques.


Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les femmes dans ces territoires ?

La première difficulté est géographique et économique. Dans de nombreux territoires ultramarins, l’éloignement, l’insularité ou la dispersion des populations rendent l’accès aux droits beaucoup plus complexe. Pour se former, obtenir une information administrative ou accéder à un service public, il faut parfois parcourir de longues distances, se déplacer jusqu’à la capitale, voire passer une nuit sur place.

Dans l’Hexagone, on peut prendre un bus, un train, se rendre facilement dans une administration ou une association locale. Ce n’est pas toujours le cas outre-mer. Cette réalité accentue la précarité, qui touche particulièrement les femmes.


La situation est-elle homogène dans tous les territoires ultramarins ?

Il existe des différences, bien sûr, mais un point commun se retrouve partout : ce sont les femmes qui portent l’essentiel de la charge sociale et économique.
Même dans des territoires comme la Martinique ou la Guadeloupe, où le taux d’activité des femmes est proche de la moyenne nationale, les inégalités persistent. En Guyane, la situation est encore plus marquée, avec un taux d’activité féminin nettement inférieur.

Autre point très préoccupant : la jeunesse. Les jeunes femmes sont particulièrement exposées au chômage et à la précarité. Or, si la jeunesse rencontre de telles difficultés d’insertion, c’est l’avenir même de ces sociétés qui est fragilisé.


L’école joue-t-elle un rôle dans ces inégalités ?

Oui, très clairement. Les inégalités de genre se construisent dès l’école maternelle. De nombreuses études montrent que les représentations des enseignants diffèrent selon qu’il s’agit de filles ou de garçons.
Les filles sont souvent perçues comme sages, discrètes, responsables, mais peu associées à l’autorité ou à la prise de décision. Les garçons, au contraire, sont encouragés à occuper l’espace, à s’imposer, y compris par leur comportement.

Ces stéréotypes ont des conséquences directes sur les orientations scolaires et professionnelles. À résultats égaux, une fille sera plus facilement jugée « moins faite » pour des filières scientifiques ou techniques qu’un garçon. Elle intériorise alors l’idée que certaines carrières ne sont pas pour elle.


On entend parfois dire que certaines sociétés ultramarines seraient matriarcales. Qu’en pensez-vous ?

C’est un mythe très répandu, mais largement faux. On confond souvent le rôle central des femmes dans la sphère domestique avec un pouvoir réel dans les sphères politique, économique ou juridique.

L’image de la femme « poto mitan », pilier de la famille, est très présente dans les sociétés caribéennes ou guyanaises. Mais être le pilier du foyer ne signifie pas détenir le pouvoir dans l’espace public. Bien au contraire : cette image a souvent servi à justifier une surcharge de responsabilités pour les femmes, sans reconnaissance ni droits équivalents.


Cette surcharge a-t-elle des conséquences sur les carrières professionnelles des femmes ?

Absolument. Les femmes réfléchissent souvent à deux fois avant d’accepter des responsabilités professionnelles ou politiques, car elles savent que la charge domestique continuera de peser sur elles.
Cette autocensure est largement inconsciente, mais elle est très puissante. Elle conduit à des carrières ralenties, à des renoncements, et parfois à une absence totale de progression professionnelle.

Pendant ce temps, les hommes sont eux aussi enfermés dans des rôles rigides : celui de la force, de la réussite, de la solidité émotionnelle. Cette pression est également délétère pour eux.


Observe-t-on aujourd’hui des évolutions positives ?

Oui, et c’est important de le souligner. De plus en plus d’hommes interrogent leur place au sein de la famille et revendiquent un rôle plus actif auprès de leurs enfants. Cette prise de conscience collective est une bonne nouvelle.

Mais attention aux illusions de progrès. Dans certaines élections locales, notamment municipales, la représentation des femmes reste extrêmement faible, parfois inexistante. Il existe même un risque de recul, avec des femmes qui renoncent à se présenter face aux contraintes et aux pressions.


Que faudrait-il mettre en place pour favoriser une réelle égalité ?

Il faut agir très tôt : sur l’éducation, la garde d’enfants, la sensibilisation aux stéréotypes de genre.
Il faut aussi accompagner concrètement les femmes dans leurs parcours professionnels et politiques, et cesser de penser l’égalité uniquement à travers quelques figures emblématiques. Une femme mise en avant ne doit pas masquer l’absence de toutes les autres.

Enfin, il est essentiel de reconnaître que ces inégalités sont structurelles et institutionnalisées. Tant qu’on les considérera comme « normales », elles continueront à se reproduire.

Propos recueillis par Pierre-Olivier Jay

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